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DURA LEX...

Toutes les lettres (et les chiffres aussi, allez, soyons pas radin) formant les mots qui constituent ce blog, ainsi que tout ce qui s’y trouve, y compris la super méga géniale bannière, sont protégés par la loi, des playmobils surarmés, et plein d’autres trucs plutôt cool. Alors on ne copie pas, on ne vole pas, on ne tire pas les cheveux des filles à la récré, sinon, je vais chercher des copains très baraqués, et on vient tous chez toi manger des pizzas aux anchois sur ton canapé, mettre tes boyaux en guirlande sur ton yucca, et casser ta télé. Alors fais super gaffe les gens. 

 

 

 

 

 

 

 

Avec le temps va

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Cafter

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Vendredi 20 juillet 2007

Il y a une chose à laquelle personne ne peut échapper au mois de juillet, c’est le Tour. Même les anglais n’ont pas pu y échapper cette année. Déjà qu’ils ont la pluie (bon, ça nous aussi), le pudding et le Prince Charles, ils sont vraiment pas gâtés les pauvres.

Le Tour de France c’est tellement important qu’on l’appelle seulement le Tour. Comme si il était impossible de tourner autour d’autre chose que la Fraaaance. Pourtant certains tournent autour du pot, mais ceux-ci ont plus de problèmes à aller à selles que les cyclistes.

Le Tour, c’est le plus grand spectacle gratuit du monde, il paraît.

Toute l’année, Robert casse les pieds à Simone chaque fois qu’il plonge le nez dans l’Equipe : « y en a marre, ces cyclistes, tous des drogués de toute façon ». Et le mois de juillet venu, il la séquestre dans la caravane, et l’emmène sur les routes, parce que quand même, c’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’assister à un événement pareil, et c’est gratuit en plus, si si, je te le dis Simone, alors on serait vraiment des cons si on y allait pas…

C’est sûr que c’est un événement : on prétexte une vague course de bicyclette pour faire venir les gens au bord de la route, et faire défiler devant eux deux heures de spots de pub. Avant ce prodigieux spectacle, Robert et Simone vont devoir rester bloqués plusieurs heures dans des embouteillages que bison futé avait pourtant prévu aux abords de la rocade-sud de Krasoïarsk-sous-Gare, ce qui leur permettra de faire connaissance avec Ruud et Grietje, qui sont venus exprès de Rotterdam pour essayer d’attraper un t-shirt des supermarchés Champion. Robert, lui, est plus tenté par la casquette LCL, mais saurait se contenter d’un petit fanion PMU.

Finalement Robert arrive sur la départementale D374, et pose sa caravane à deux kilomètres de la sortie sud de Chimouliaux-le-Glaouis-près-l’Abbaye-Saint-L’or-en-Fignon, dont il n’apprendra pas la riante histoire médiévale grâce aux commentaires de France 2, réservés à ceux qui restent dans leur salon pour assister à ce merveilleux spectacle : « ce petit bourg au charme désuet fut au XIème siècle un centre très important dans le commerce de bougeoirs en osier, et des commerçants venaient même de Saint-Lance-le-Bras-Fort à 48km de là, en passant par un sprint bonification, pour profiter de la qualité du travail des Chimouliens – merci France 2, le Tour de France est vraiment une aventure culturelle autant que sportive ».

Tranquillement installé sur son tabouret pliant, Robert patiente en écoutant RadioTour (la caravane publicitaire est actuellement à l’entrée de Soligny-sur-Vanne-les-Seringues-d’Indure-Ain km98). Il lit l’Equipe, pendant que Simone lui sert un petit pastis, et qu’elle hésite quant à son couvre-chef : le bob Ricard de l’an dernier est-il mieux assorti à son t-shirt collector Antenne2 que la casquette à visière translucide Evian.

- Tu te rends compte Simone, ils passent la Côte de Saint-Bœuf en 54/12, c’est de la folie furieuse. Ouais, vous les femmes vous pouvez pas comprendre, vous n’êtes jamais montée sur un vélo.

Sur la route, quelques syndicalistes griffonnent un FO à la peinture blanche, par-dessus le « allé les bleu » maladroitement peint par un enfant. Simone regarde avec envie la caravane immatriculée dans le 32 parquée juste en face, faut dire que c’est une Grand’Adventurer 620 avec air conditionné, lorsque Robert, qui s’est enfin levé de son tabouret, réajuste sa casquette Cochonnou et lui crie : « Tu as entendu Simone ? dans 5 minutes, 5 petites minutes et la caravane publicitaire arrive… Ne te mets pas trop près de la route ».

Et le défilé commence. D’abord quelques motos de gendarmerie, qui passent sous les huées, puis ce sont des voitures déguisées en saucisson, en montre-bracelet, en bouteille, en pneu, en antenne-satellite, du haut desquelles on jette casquettes en papier, autocollants, drapeaux, et autres colifichets, comme pour amadouer les indigènes avant le passage du roi.

Robert est content, il a réussi à arracher des mains du belge d’à coté un t-shirt à pois Champion.

-  Tu as vu Simone, je l’ai eu, je l’ai eu ! Ruud en serait vert de jalousie. Et d’éclater d’un rire sardonique : quand je vais porter ça au boulot, ils vont devenir dingues les gars. Ils feraient bien de sortir de chez eux un peu aussi, toujours à rester le cul collé à son canapé, on n’arrive à rien.

Et ainsi de suite pendant deux heures, quelqu’un manquant de se faire écraser à chaque instant dans un concert de klaxons et de cris, au milieu d’une véritable émeute, et d’une pluie de futurs déchets…

Puis on annonce le peloton groupé, à cinq minutes. La foule devient fébrile, mais le calme s’installe, finie la caravane publicitaire, les choses sérieuses commencent. « Peloton à 2 minutes » annonce un motard.

- Ils arrivent Simone. Pousse-toi un peu je vois rien. Et avec ces gens qui se mettent au milieu de la route, on est obligé de s’avancer, c’est vraiment n’importe quoi.

Deux motos de la gendarmerie écartent à grands coups de klaxon la foule qui s’ouvre comme la mer devant Moïse pour se refermer immédiatement derrière eux. Puis elle s’écarte à nouveau, pour laisser passer une masse de maillots bariolés, dans un bruit de frôlements, un chuintement sourd, couvert par les hurlements de la foule.

Sept secondes exactement. Puis c’est fini.

- Tu as vu Simone, tu as vu ? Il y avait Marco Gallego Van le Kirov, le grimpeur, tu l’as vu dis ? Tu ne t’intéresses vraiment à rien ma pauvre Simone. Et tu as vu, j’ai réussi à taper dans le dos d’un coureur pour l’encourager. Les enfants ne vont pas en revenir. Ca lui fait du bien de se sentir soutenu. Je crois que c’était le No 128, je vais aller regarder son nom. Range le tabouret, faut qu’on se dépêche si on ne veut pas rester trop longtemps coincés dans les embouteillages…

Robert ramasse son petit fanion Skoda, qu’il va installer à l’avant de la Citroën, et c’est en bougonnant qu’il écoutera la fin de l’étape à la radio, coincé sur la bretelle nord de la sortie de l’autoroute près de l’incinérateur de Château-l’Orgne-sur-la-Beaufe.

« Virgule » sportive, par Arpenteur, chimiste depuis 1971

(c)photo arpenteur2002 - paris

par Arpenteur publié dans : Virgules
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Jeudi 12 juillet 2007

Quelle journée horrible. Une de plus. Je ne me souviens même pas de la dernière fois qu’une journée n’a pas été horrible.

Il n’y a pourtant que trois semaines que je suis arrivé ici.

A Stalingrad.

C’était le 26 décembre 1942. On nous avait fait traverser la Volga au petit matin, dans une barge surchargée, sous une incessante canonnade. Les blocs de glace qui glissaient sur le fleuve frappaient la coque à intervalles réguliers, et tout aussi souvent, c’était un corps raidi que nous voyions flotter. Un corps qui nous ressemblait.

Jeune, sanglé dans un uniforme brun, les yeux emplis d’une terreur morte, bras écartés, impuissant. Comme nous tous.

Nous étions silencieux, incapables de détacher notre regard des ruines fumantes de la ville. C’étaient ces murs éventrés, ces amas de pierres informes que nous devions défendre à tout prix. « Plus un pas en arrière » avait exigé Staline. Et il avait fait en sorte que cet ordre soit respecté, que chaque soldat risque plus à reculer qu’à avancer. Des détachements spéciaux suivaient toutes les unités, avec ordre d’exécuter celui d’entre nous qui battrait en retraite.

Ce qui m’a le plus surpris, lorsque nous avons débarqué dans ce qui restait de la ville, c’est le nombre de civils qui y vivaient encore. Faméliques, en loques, ils erraient dans les ruines, risquant leur vie à chaque pas, pour trouver quelque chose à manger. Le plus souvent un rat mort.

Depuis, chaque jour a ressemblé au précédent. Le froid, la faim, la peur, la mort.

Je suis épuisé. Je ne me souviens plus de la dernière fois où j’ai dormi plus d’une heure d’affilée. J’aimerais me coucher et ne plus bouger. Mais la mort serait alors encore plus certaine qu’en allant sous le feu ennemi.

Hier, comme chaque soir, les commissaires politiques nous ont tous réunis dans le sous-sol délabré de l’entrepôt qui nous sert de cantonnement.

-          Camarades, les deux traîtres que vous voyez ce soir devant vous ont reculé. Ce matin encore ils étaient pour vous des frères. Maintenant vous n’ignorez plus qu’ils sont des traîtres à la Patrie, à Staline, et au Parti. Maintenant vous le savez, et ils seront châtiés comme il se doit. La victoire de la Mère Patrie n’a pas besoin d’eux, et surtout ils ne la méritent pas.

Debout devant nous, deux jeunes soldats.

Je connaissais celui de droite. Il s’appelait Aleksandr. Un grand gaillard au visage jovial, un poitrail de taureau, sur lequel l’écriteau le désignant comme un traître qu’on lui avait attaché au cou paraissait minuscule. Quelques jours plus tôt, j’avais passé plusieurs heures avec lui, terré dans un trou, près de l’usine de tracteurs Octobre Rouge. Il neigeait. De gros flocons paresseux, et des éclats d’obus. Et pendant des heures, grelottant, nous avons attendu de pouvoir sortir de ce trou, et rejoindre notre unité. Il m’avait encouragé. Il était solide, prêt à tout pour survivre, et retourner dans son village de l’Oural, près de Ekaterinburg. Son optimisme m’avait réchauffé, le corps et l’âme, et grâce à lui, je n’avais pas succombé au sommeil, qui m’aurait été aussi fatal qu’une balle de Mauser entre les deux yeux.

Son visage noirci de poussière et de suie était strié des lignes blanches qu’y traçaient ses larmes. Le Commissaire politique riait des sanglots qui faisaient vaciller ce solide paysan, tout en continuant l’habituelle et interminable diatribe politique dont nous n’avions que faire. Nous voulions juste survivre. Dormir, et survivre.

Puis il a pointé deux personnes parmi nous, qui devraient exécuter la sentence. Irina a été choisie, et a dû se placer derrière Aleksander.

Elle pleurait autant que lui, et je me demandais lequel des deux allait s’effondrer en premier.

Elle était belle Irina. Belle comme les blés infinis qui ondoient dans la légère brise au soleil couchant, belle comme le Lac Baïkal un matin de printemps, belle comme les chants de mon grand-père, qui s’accompagnait de son vieil accordéon assis devant son isba aux encadrements de fenêtres si délicatement ciselés.

Il a fallu que l’officier répète deux fois son ordre pour qu’elle trouve la force de tirer dans la nuque d’Aleksandr. Quand son visage  a explosé et qu’il s’est effondré, elle est tombée sur ses genoux et son hurlement nous a glacé le sang. Le commissaire politique a quitté la pièce sans un mot.

Je suis allé dans mon coin, et je me suis allongé sur le sol. Recroquevillé, fixant dans la pénombre un reste de peinture sur le mur devant moi, je tremblais de tout mon être, de froid, de peur, de désespoir, et malgré la fatigue, une fois de plus je n’ai pas trouvé le sommeil. Le bruit était assourdissant, comme si la bataille avait lieu dans ce sous-sol. Le combat était permanent et partout, nous étions devenus indifférents aux détonations.

Ce matin, quand nous sommes montés vers l’enfer, par un petit escalier sombre, nous avons dû enjamber le corps d’Irina, le canon de son fusil encore dans sa bouche.

Je n’ai même pas été triste. Et ça m’a terrifié.

Plus que tout ce que j’avais vécu jusque là.

Dans le vent glacé et le brouillard, nous n’entendions rien d’autre que des coups de feu, et le bruit des corps qui tombent, l’un après l’autre. L’ennemi était partout et nulle part. Nous courrions droit devant nous sans savoir où nous allions. J’ai sauté dans un  énorme trou d’obus. Au fond, 4 hommes, allongés sur les pans de leur tombe circulaire. Deux allemands, et deux camarades. Ils étaient tellement semblables. Tellement jeunes, sales et maigres tous les quatre. Tellement loin de chez eux. Tellement morts. J’étais accroupi au milieu d’eux, et j’ai pleuré.

Ca m’a rassuré de parvenir à pleurer. J’ai pu pleurer Irina aussi, et j’ai pris conscience que si je restais un jour de plus dans cette ville maudite, je deviendrai un monstre. Je serai pire que ces rats obèses repus des 5'000 nouveaux cadavres qui quotidiennement venaient grossir leur garde-manger.

Alors je me suis levé. Tranquillement, je suis sorti de ce trou, et j’ai marché dans le blizzard. Je n’avais plus peur. J’étais toujours un homme, et je rentrais chez moi.

L’officier politique Ploutochenko a été surpris de me voir arriver près du poste sanitaire.

-          Tu es blessé, camarade Boris ? m’a-t-il demandé avec empressement.

-          Non, pourquoi ?

-          Alors que fais-tu là ?

-          Je rentre chez moi. Sur les rives du Baïkal. On m’attend.

Il m’a giflé avec force, et ma chapka est tombée sur le cadavre d’un enfant, à qui quelqu’un avait déjà volé tous ses vêtements.

Il m’a insulté, longuement sans doute, puis m’a enfermé dans une cave. Il a donné mon arme à un adolescent, lui promettant un repas chaud, si j’y étais encore le soir venu.

Au moment où la porte s’est refermée sur moi, j’ai pris conscience que je ne reverrai jamais plus l’immense Baïkal. Je ne voulais pas déserter, je ne voulais pas abandonner mes camarades. Je ne me souvenais même plus de ce qui m’avait fait reculer. Je voulais vivre, me battre. J’ai hurlé à travers la porte mon instinct de survie déguisé en profession de foi soviétique, mais je savais qu’il était trop tard.

Je ne voulais pas qu’on me mette cette pancarte autour du cou, je ne voulais pas qu’un camarade me fasse sauter la tête, pour l’exemple.

Mais maintenant la nuit est tombée, et l’adolescent m’emmène, guidé par Ploutochenko. J’ai peur. Peur d’avoir mal, peur de mourir, peur du regard de mes camarades. Ils doivent me haïr. Non pas de les avoir abandonnés, car ils en rêvent tous. Mais parce que l’un d’entre eux va devoir me tuer. J’écoute en tremblant la morale routinière du commissaire politique, et au moment où il désigne Alexeï pour m’exécuter, je m’évanouis, et je m’effondre sur le sol défoncé. 

 

Lorsque j’ouvre les yeux, je suis assis au soleil, au pied d’un grand pin. Ca sent la forêt au printemps, l’air est doux, moelleux, accueillant. A mes pieds l’étendue infinie et translucide du Lac Baïkal. A ma gauche, mon père, me regarde en souriant, fredonnant doucement un chant traditionnel de sa voix éraillée, la bouche serrée sur une cigarette jaunâtre, sa canne à pêche à la main. De l’autre côté, Maman, en train de faire sécher sur le feu les derniers omouls qu’on a attrapés.

-          Oh Maman ! Tu es là ? Je me frotte les yeux. Le soleil m’agresse, j’ai mal, je suis fatigué, j’ai la bouche pâteuse.

- Ben oui que je suis là. Où veux-tu que je sois ? Ca va pas mon garçon ? 

Si, si, ça va… 

Je me sens vaseux. Autour de moi tout est paisible. Délicieusement agréable. Cette paix contraste avec la tempête qui me ronge encore les entrailles. Mon cœur bat la chamade. Une terreur sourde me vrille l’estomac. Un peu plus loin, je vois le port, et la fumée qui s’échappe du chantier naval. Plus haut sur le flanc de la montagne, j’aperçois la maison de Svieta. Je sais qu’elle est là, dans le champ de ses parents en train de ramasser les pommes de terre. Ce soir on se retrouvera près du lac. Ce sera doux. C’est toujours doux avec elle. 

Maman sourit. Je me sens bien. Ca sent un peu le brûlé, le feu de maman…

-  Attention Maman, les omouls vont être trop grillés. 

Elle sourit encore.

-  Si tu ne dormais pas, tu pourrais m’aider. Il nous faudra plus de poisson pour le marché de demain. Et tu crois que Svieta voudra d’un dormeur ?

- Oh ne t’inquiète pas, je ne veux plus dormir. J’ai fait un cauchemar horrible, incroyable. Si tu savais comme je suis soulagé. Je ne m’endormirai plus jamais.

- Mais mon pauvre enfant. C’est maintenant que tu dors. Tu rêves. Il faut te réveiller, une dernière fois. Il est temps. 

Et des larmes dans les yeux, elle s’est mise à me gifler avec force.

-  Réveille toi infâme petit traître ! Aie au moins la dignité de mourir debout, et de faire face tes camarades que tu as lâchement abandonné face à l’agresseur… 

Ploutochenko m’a giflé encore une fois et craché au visage, puis il m’a fait me lever à coups de bottes. Je me suis retrouvé face à Alexeï.

-  Je ne t’en veux pas, je sais que tu n’as pas le choix. Fais vite, je t’en supplie.

Je me suis retourné face aux autres. Résignés, tout comme moi.

Et tout est devenu noir…

« Nouvelle mauvaise » cauchemardesque, par Arpenteur, déserteur depuis 1971

(c)photo arpenteur2005 - ulan-bataar, mongolie

par Arpenteur publié dans : Nouvelles mauvaises
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Vendredi 6 juillet 2007

Les gens quand ils ne savent pas quoi dire, ils parlent de météo. Et ceux qui sont doués deviennent présentateurs à la télé. D’autre peuvent affirmer des « bien au-dessous des moyennes saisonnières » à la radio, et les plus talentueux disent même « du vent en montagne soufflant parfois modérément ».

Pour meubler un silence, pour ne pas avoir l’air trop con, on parle de la pluie et du beau temps. C’est quand on manque d’imagination. Ce qui n’est pas mon cas.

Mais pour ceux qui n’auraient pas remarqué en regardant dehors, c’est l’été. Si, si, regardez le calendrier avec les petits poussins cromeugnons et la publicité pour la boucherie VonRivaz au logo si sympathique que vous avez reçu par un tout-ménage le 19 décembre dernier.

Juillet.

Si. C’est marqué. Juste au-dessus des chiffres.

Donc c’est l’été.

Réchauffement de la planète, fonte des glaciers, canicule, et tout et tout. C’est sûr qu’avec 12 degrés en plaine, au mois de juillet, les glaciers doivent vraiment avoir la trouille de disparaître sans crier gare, ni même abribus.

Ce réchauffement de la planète, c’est de l’intox, pour pouvoir vendre l’air conditionné en option dans les 4x4. C’est plutôt des pneus neige à clous de 8 chromés dont on risque d’avoir besoin.

Mais 12 degrés ou pas, en juillet, mon corps et mon esprit se mettent en mode mexicain : allons dehors, glandons, buvons des bières en faisant cuire, sur du feu fait main avec du bois sauvage, des animaux décédés prématurément, ou faisons la sieste avachis devant le Tour de France.

Activités qui sont ma foi fort peu compatibles avec la tenue d’un blog super drôle et influent tel que celui-ci. Mais ça, vous l’aurez sans doute constaté de vous-même, petits perspicaces que vous êtes.

De plus, comme vous êtes emmitouflés dans des couvertures à boire du chocolat chaud sur les terrasses au lieu d’être au boulot, je ne vois pas comment vous pourriez me lire avec assiduité, délectation, et discrétion.

Et c’est vraiment dommage, parce qu’il faut bien le reconnaître, la qualité de mes billets ne cesse d’augmenter. Comme la température. (Une de ces propositions est de la propagande pure, biffer selon vos affinités accointances (enfin un mot que l’on ne trouve pas sur tous les skyblogs) politiques, esthétiques, socratiques, ou tout autre mot antique à votre convenance).

Comme la météo me force à porter des moufles plutôt que des palmes, j’ai beaucoup de peine à tapoter sur ce clavier, et mon esprit semble être entré en période de glaciation. Je ne suis pas trop inquiet, car vu le réchauffement climatique dont on rabat mes oreilles engoncées dans un bonnet de laine depuis quelques années, je ne devrais pas tarder à dégeler. Certes, je pourrais aussi aller écrire depuis les sièges chauffants du 4x4 de mon voisin. Mais là, faudrait vraiment que vous deveniez trop impatients, et qu’au large des plages où vous grillez tels des homards alignés en rang d’oignons, défilent des avions tirant des banderoles dont les slogans implorent le retour du soleil dans nos contrées, afin que je retire mes moufles.

Mais pour l’instant, je vais mettre mon bonnet, et déneiger la voiture bosser.

« Virgule » frigorifique, par Arpenteur, estivant depuis 1971

(c)photo arpenteur2004 - islande

par Arpenteur publié dans : Humeur
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Vendredi 29 juin 2007

En ce moment, c’est la Coupe de l’America. Ceux qui ne sont ni Suisses, ni Néo-zélandais, s’en foutent comme de la première fois où il se sont fait choper à chiquer en classe, mais pour ces deux grandes nations que presque personne n’arrive à placer sur une carte, c’est un peu la coupe du monde des bateaux.

Pour les situer plus précisément, il paraît que si on creuse un trou en Suisse, sans s’arrêter jamais jamais, on ressort en Nouvelle-Zélande. Et en Nouvelle-Zélande ils disent pareil, plus ou moins. Sauf que personne n’a jamais essayé. Parce que c’est plus dur dans ce sens. Ca monte.

La Coupe de l’America c’est un peu comme la Formule 1, mais avec moins de bruit, et sans casque.

En Nouvelle-Zélande ils ont des moutons, la mer et des bateaux. Par conséquent, vu que les concours de tonte de moutons auraient été trop faciles à gagner, quelqu’un a inventé les courses de voile, pour que tous les pays qui ont la mer puissent jouer.

Le problème c’est que la dernière fois que la course a eu lieu en Nouvelle-Zélande, les Suisses sont venus (avec leur bateau, mais avec aussi quelque néo-zélandais dessus). Les gens se sont d’abord dit : « Oh j’irais bien en vacances en Suisse, pour la plage, les alizés et les cocotiers ». Puis finalement, on leur a expliqué que la Suisse avait surtout du chocolat, des montres, des banques, des vaches qui ne se tondent pas, mais pas de mer. Ce qui a bien fait rire les antipodiens (ce ne sont pas les gens qui sont contre les pieds, mais ceux qui habitent de l’autre côté du trou).

Mais ils n’ont pas ri bien longtemps, puisque à peine cinq petites balades en mer plus tard, le bateau suisse remportait haut la main la régate.

Le principe de la Coupe de l’America, c’est que celui qui gagne garde le trophée moche, et doit se construire une cheminée pour le mettre dessus. Mais surtout, il doit organiser la revanche, pour pouvoir se débarrasser du trophée, parce que vraiment c’est trop la honte dans son salon.

Et là, les Suisses ont été bien embêtés. Parce la mer, ils l’ont pas. Même dans les stocks de l’armée cachés dans les montagnes (et là, il y en a du bordel dont on ne se sert pas, notamment des millions d’ampoules de rechange pour des lampes de poche).

Alors à la place, ils ont d’abord proposé un concours de tonte de vache, mais la SPA a refusé.

Dans la Coupe de l’America, le règlement est très strict : si tu n’as pas une masse d’équipage totale équivalent au trois-quart du poids des voiles divisé par la longueur du bateau, moins l’âge du beau-frère du capitaine et la pointure de chaussures de la patronne de la buvette, tu ne peux pas participer.

Pareil si tu n’as pas de mer.

Les Suisses, ont proposé la mère Michel, mais celle-ci s’est lâchement désistée pour une sombre histoire de chat.

Finalement ils ont du demander à l’Espagne de leur prêter un bout de leur mer. Vu que nos amis Ibères (enfin un peu de culture dans ce billet) ne s’en servaient pas tellement en ce moment, ils ont prêté Valence.

Tout le monde s’est construit un bâtiment super classe sur le port, en cachant bien le bateau sous une bâche (ils ont appelé ça une jupe, pour que tout le monde ait envie de regarder dessous, mais que personne ne le fasse), afin d’éviter que les autres choisissent la même couleur juste pour embêter. Il est à noter que cette course s’est beaucoup politisée, notamment pour savoir s’il fallait mettre le port de voile près de l’école. Mais ce n’est pas le sujet.

Les autres ont joué dans l’eau pendant des mois pour savoir qui aurait le droit d’aller essayer de récupérer le truc moche qui trônait sur la cheminée des Suisses, et c’est les Néo-Zélandais qui s’y collent. C’est mieux comme ça, parce que, que ce soit en Suisse ou en Nouvelle-Zélande, il y a quand même plus de cheminées qu’en Italie ou au Brésil.

Et depuis, ces deux petits pays dont tout le monde se fout, se tirent des bords au large de Valence, sur des bateaux dont la moindre vis vaut le PIB annuel du Japon, et le mètre de corde au moins 649 fois le mètre de saucisse de veau de chez votre boucher.

Alors maintenant c’est du « babord amure » et de « l’empannage » à tous les coins de mer, et attention que le « numéro un » ne tombe pas à l’eau, sinon le « wincheur » de la « cellule arrière » sera quand même un peu triste, parce que c’est son pote de chambrée.

Ce n’est pas super passionnant en direct, parce que personne ne risque de mettre un coup de boule à Materrazzi, et aucun candidat ne peut se prendre le mur de plein fouet dans le virage de Ste-Geneviève et une gerbe d’étincelle.

Finalement, la Coupe de l’América, c’est quand même beaucoup moins bien que la Coupe Danemark…

« Virgule » maritime, par Arpenteur, milliardaire depuis 1971

(c)photo arpenteur2002  - copenhague, danemark

edit du 6 juillet 2007 : une petite merveille à ce sujet c'est poilant

par Arpenteur publié dans : Virgules
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Mardi 26 juin 2007

Parfois, vers la fin d’un mois, il y a les déménagements. Un déménagement c’est un peu comme « Déco » mais sans la blonde en salopette qui glousse comme un dindon qui se serait coincé les roustons dans son string léopard.

En fait, à sa place, il y a plutôt des mecs qui puent la sueur, et qui parlent moins. Ce qui est agréable (le fait qu’ils parlent moins, pas de puer la sueur, enfin, chacun ses goûts).

Plutôt que de glousser, ils échangent des propos techniques, mais seulement dans les escaliers. Ils discutent de religion, de très vieux métiers, ainsi que d’anatomie, mais moins.

Ca fait un peu comme ça : « Aïe ! Nom de dieu de putain mes doigts tu fais chier ! Recule, fais gaffe un peu ! Merde », mais ce n’est qu’un exemple, personne n’est vraiment sûr.

Les hommes ont des outils. Le pote qui les a mis dans cette galère leur a demandé de démonter l’armoire de la chambre à coucher qui de toute façon ne passerait pas la porte, puisque je vous le dis. Alors ils s’exécutent, et comme ils savent que ce sont eux les pigeons qui devront essayer de la reconstruire dans la nouvelle maison, ils notent les différents éléments avec les restes d’un tube de rouge à lèvres trouvé sous le lit.

Les morceaux d’armoire, ils les mettent ensuite dans la camionnette, entre la trottinette du petit dernier, le canapé qu’ils ont fait une demie heure pour descendre par l’escalier, le ficus offert par la belle-mère, et quatre cartons de CD, qui a eux seuls justifient l’invention de l’i-pod.

Pour faire le moins de trajets possibles avec le véhicule, les hommes se livrent entre eux à une partie de « Tétris » niveau ceinture noire foncé de coupe du monde internationale supérieure départ arrêté, et ce afin d’occuper le moindre espace vide.

Normalement, à ce moment-là, il y a Enguerrand qui garde les mains dans les poches, sur le trottoir. Il en profite pour préciser, qu’avec une lampe de chevet en B5, Anthèlme pourrait faire un double brelan lifté, ce qui permettrait de relancer avec le meuble télé en H2.

Mais souvent Anthèlme, au lieu d’écouter ces précieux conseils (Enguerrand a quand même le 9ème meilleur score sur la console Tétris du Café de la Croix fédérale, et ce depuis 5 semaines, ce qui n’est pas rien, y a qu’à demander au patron), lui propose fort judicieusement de garder ses maxillaires dans une position fixe et d’adopter une autre activité digitale : « Ferme ta gueule et sors toi les pouces du cul plutôt !».

Oui, il faut reconnaître que parfois les hommes qui déménagent sont vulgaires.

Arrivés à destination, ils font moins les fiers. Parce que dans la maison toute neuve, il y a des femmes transformées en tornades. C’est sans doute l’effet des produits de nettoyage, ou la faute de cet abruti de cuisiniste qui n’a même pas fini d’installer le lave-vaisselle, mais force est de constater qu’elles sont tendues comme des arbalètes « swiss made » déguisées en string XS.

Alors les hommes forcément, ils deviennent moins bavards. Ils prennent des boissons à base de houblon, et se tiennent tranquilles près de la camionnette, en attendant que les femmes se rendent compte de leur présence, et daignent leur indiquer dans quelle pièce ils doivent déposer ceci, ou cela, ou tenter de remonter l’armoire, sur laquelle les marques de rouge à lèvre ont évidemment disparu.

Enfermés dans la chambre avec des morceaux de meuble éparpillés partout, ils en profitent pour invoquer à nouveau le nom du seigneur remettant notamment en cause la dignité de sa mère, tout en se demandant pourquoi diable à 11 ans ils avaient demandé comme cadeau une boîte de Mécano.

Puis à la fin, quand un des derniers cartons éclate et déverse des centaines de paires de chaussures de femme dans les escaliers, tous partagent un grand éclat de rire, et chacun sait que dans leur nouveau chez eux, il se sentira un peu comme chez lui.

Ce qui nous rappelle combien nous apprécions que chez nous, ils se sentent comme chez eux.

J’espère.

« Virgule » de poids, par Arpenteur, livreur depuis 1971

(c)photo arpenteur2005 - mongolie

par Arpenteur publié dans : Virgules
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Vendredi 22 juin 2007

Au mois de juin, il y a des traditions. Le rhume des foins, les appels (surtout le 118 218 18), la coupe du monde (enfin pas tout le temps), le recrutement (enfin, en Helvétie), et les examens de fin d’année. Collèges, lycées, universités, examens professionnels, tous y passent.

Saison bénie où le soleil brille enfin avec conviction, où les terrasses ne désemplissent plus, où les jours s’allongent sans fin, et où les jupes raccourcissent enfin.

Saison maudite où la jeunesse s’enferme derrière des stores baissés pour ne pas succomber à la tentation, goûte l’amertume d’une boule au ventre permanente, et se bourre le crâne au lieu de la gueule.

Combien de mois de juin ai-je passés ainsi, je ne sais plus. C’est fini depuis 7 ans.

Et voilà que ça recommence. Examens oraux de fin d’année dans une école de commerce, pour la « maturité » (c’est comme le bac, mais en vrai en Suisse).

Cette année toutefois, pas de boule au ventre, pas de stores baissés. Pour une journée, je suis passé de l’autre côté du pupitre. Je suis retourné dans les couloirs d’un collège sans petite fiche à réviser au dernier moment, sans écouter AC/DC à fond dans le walkman (NdlR pour les djeunz qui passent des examens : walkman = dispositif transportable du XXème siècle permettant d’écouter de la musique stockée sur bandes magnétiques) pour rentrer dans la salle avec le couteau entre les dents, et sans mon t-shirt fétiche porte-bonheur que je ne laverai pas jusqu’à la fin de la session.

Expert… Presque comme dans la série télévisée, mais sans Miami.

C’est sérieux ça. Il me l’a dit mon copain le prof que je vais assister : on est pas la pour déconner, mais il y a de quoi faire des bons rires. Tous les quarts d’heure, ça change : des grands, des chevelus, des petits, des frimeurs, des blondes, des pâles comme la mort, des gros, des rasés, des timides, des qui sont vraiment pas gâtés, des avec l’œil vif comme un veau en pleine rumination, des stressés, des trop à l’aise, des verts de trouille, et des pas mûrs.

Il y a ceux qui rentrent les yeux baissés, comme s’ils étaient dans la cour, lieu de toutes leurs souffrances et humiliations, et qui demandent d’une voix chevrotante s’ils doivent tirer une question. Ceux-là, tu n’oses pas trop les torturer, c’est déjà leur quotidien.

Il y a celle qui rit avant même d’entrer, sourire sur-rire de gêne et de séduction mêlées, qui ne trompe personne, et que seule une fille de 18 ans au pied du mur sait faire.

Il y a les silences qu’on prend un malin plaisir à ne pas combler tout de suite, en se remémorant nos propres silences d’antan. On prenait l’air concentré, essayant de réfléchir, alors qu’en fait on ne pensait qu’une seule chose, comme lui aujourd’hui, « mais putxxx c’est quand qu’il va me la tendre cette perche ce con », pour finalement soupirer un « ah oui », d’un air pas du tout convaincu.

Il y a ceux qui rament avec autant d’acharnement qu’un kayakiste lancé à la poursuite de saumons remontant une rivière, et qui tentent toutes les réponses possibles, même les plus improbables, espérant que leur flou se perde dans le trouble des remous qu’ils font. Mais malgré leurs efforts, ils se prennent tous les rochers, et le kayak se retourne sans cesse. A bout de souffle et ils boivent la tasse.

Il y a celle, oui, celle, car seule une fille peut faire ça. Celle qui maîtrise son sujet, mais qui hésite juste sur un petit détail, et qui finit par trouver la réponse d’elle-même avec un petit coup de pouce souriant. Mise ainsi face à ses lacunes qu’elle estime incommensurables, elle fondra en larmes avant même de passer la porte, avec la note maximale.

Enfin il y a en a qui coulent à pic, encore plus vite que le Titanic, et sans l’orchestre. On les voit se débattre sans grande conviction dans l’eau glacée, attendant simplement leur libération. On leur tend des cordes, des bouées, des chaloupes de sauvetage, des perches que Bubka leur envierait, on se transforme presque en Moïse pour écarter les flots et essayer de leur permettre de donner une réponse. Juste une. Mais non, l’esprit ailleurs, ils se laissent couler, souriant de dépit pour certains, ironiques envers nos efforts pour les uns, indifférent à tout ce qui peut leur arriver pour les autres.

Les vacances c’est pour bientôt. Qu’importe le reste, non ?

« Flashback » pas si back, par Arpenteur, au tableau depuis 1971

(c)photo arpenteur2006 - boston, usa

par Arpenteur publié dans : Flashback
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Vendredi 15 juin 2007

C’est un bus beige comme la savane, ses prairies brûlées par le soleil et son sable léger. Plutôt un camion aménagé pour transporter des passagers.

Au volant, il y a Marco, un colored de l’ethnie métis des Basters, au visage anguleux toujours illuminé par un large sourire, ses dents du bonheur légèrement surlignées d’une fine moustache, drue, mais clairsemée.

A ses côtés, Félix, un blanc né en Afrique, portant haut l’assurance que lui donne sa taille et la couleur de sa peau, à l’attitude teintée d’un léger colonialisme éculé.

Dernier occupant de la cabine avant, Sonny, un congolais foncé comme seuls les congolais peuvent l’être, trapu et vif, aux gestes sûrs hérités d’un passé militaire qui ressort parfois de certaines de ses expressions, et chef de cette petite équipe.

Ces trois-là ont pris en charge leur sept clients à l’aéroport de Windhoek voilà huit jours.

Sur les trois rangées de sièges installés à l’arrière du véhicule, une sorte de microsociété s’est créée, au fil des jours, avec ses règles, ses usages, chacun prenant ses marques, délimitant son territoire.

Au premier rang, il y a Oscar. La trentaine, il a le profil type du garçon au père absent depuis toujours, élevé par sa mère parmi deux ou trois sœurs. Il en a le visage doux et angélique, et son attitude parfois presque féminine, mais sans être efféminée, donne l’impression permanente qu’il s’excuse d’être là. Trop grand pour ce qu’il est, il semble encombré par son long corps, et ses gestes sont empreints d’une légère maladresse, due à une trop grande timidité. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il voyage seul.

A ses côtés, un couple légèrement plus âgé, Victor et Sonia. D’aucun les définirait comme des jeunes cadres dynamiques, mais ils sont la définition même des bourgeois-bohème, cette nouvelle ethnie à la mode. Ils ont les moyens de leurs envies, et en profitent, espérant à la fois se cultiver et faire des rencontres. Ils voyagent en se targuant d’un profond respect de la nature et des usages locaux. Bien organisés et efficaces, il sont d’une aide précieuse pour l’équipe de guides, et donnent des coups de main tout à fait naturellement. Ils ne peuvent décrocher de la vie active, et ne supportent pas l’idée d’avoir des gens à leur service, sans toutefois renier leur goût pour un certain confort.

Derrière eux, Jean-Marc et Lisa, jeunes retraités actifs, passionnés de montagne, et véritables moulins à parole. Dès le matin, tant la table du petit déjeuner que la cabine du véhicule sont monopolisés par leurs exploits alpins, leurs anecdotes de voyages organisés, ou encore par l’intarissable passion de Jean-Marc pour l’astronomie. Ils parlent tous deux d’une voix lente et monocorde, vomissant une logorrhée abrutissante. Ils ont le don de continuer, voire d’entamer seuls une conversation, alors qu’à l’évidence personne ne les écoute. Ils ne s’écoutent pas même l’un l’autre. Ils ont tout vu, tout fait, et sont capables de tout. Sauf de se taire.

Au dernier rang à gauche, on trouve Solange. A cinquante ans et deux jours, ce qu’elle ne manque pas de rappeler même à qui ne veut pas l’entendre, elle est fière de son allure. Divorcée avec deux filles, elle veut donner l’impression d’assumer totaleme