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DURA LEX...
Toutes les lettres (et les chiffres aussi, allez, soyons pas radin) formant les mots qui constituent ce blog, ainsi que tout ce qui s’y trouve, y compris la super méga géniale bannière, sont protégés par la loi, des playmobils surarmés, et plein d’autres trucs plutôt cool. Alors on ne copie pas, on ne vole pas, on ne tire pas les cheveux des filles à la récré, sinon, je vais chercher des copains très baraqués, et on vient tous chez toi manger des pizzas aux anchois sur ton canapé, mettre tes boyaux en guirlande sur ton yucca, et casser ta télé. Alors fais super gaffe les gens.
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Ma vie a littéralement changé ce soir-là. Sans même que je le sache. C’était un jeudi, voilà quatre semaines.
J’était tranquillement installée dans un fauteuil, occupée à relire une énième fois le « Tractatus logico-philosophicus » de Wittgenstein. Quelle idée avais-je eu de choisir ce
philosophe comme sujet de mémoire, surtout que c’est avec lui que j’avais obtenu la pire note de tout mon cursus scolaire, mathématiques incluses, c’est dire.
Mais j’aimais ces moments silencieux, où plongée dans une pénombre accueillante, je me laissais emporter par les mots, les idées, et le travail. La plupart du temps, je n’avais
même pas l’impression de travailler, et le temps disparaissait je ne sais où, jusqu’à ce que tout à coup, les premières lueurs du jour me rappellent que la nuit était presque
finie.
En fait il m’a fallu quelques jours pour découvrir que ma vie avait changé. Peu à peu, chaque fois
que je sortais, je sentais sur moi des regards inhabituels. Curieux, interrogateurs, légèrement ironiques parfois. En coin, ou directs, ces regards se posaient sur moi sans plus de gêne que de
raison valable.
En principe, quand quelqu’un vous fixe dans la rue, et que vous le remarquez, il ou elle
détourne rapidement le regard. Je les scrutais, perplexe, et leurs yeux s’attardaient anormalement longtemps dans les miens, avant de se perdre ailleurs.
Ce n’est que le surlendemain au soir, que j’ai su : ma vie avait changé ce jeudi-là.
Quand j’ai vu le numéro de ma mère s’afficher sur mon portable, j’ai hésité, et soupiré. Encore une fois, j’allais avoir droit à
la litanie d’une femme hypocondriaque, qui allait me raconter sa énième radiographie du petit doigt parce qu’il lui semble qu’il grince, et « tu ne peux pas te rendre compte ma fille, mais
c’est très désagréable », ou l’histoire de sa voisine qui doit probablement se faire opérer des sinus la semaine prochaine « non mais tu te rends
compte ? ».
Et je ne trouverai plus la paix. Dans la pénombre de mon bureau, la nuit serait
blanche, mais pas de lectures et de travail…
J’hésitais longuement, puis je décrochais, furieuse contre moi
de l’agacement que mon « allô » ne parvenait pas à dissimuler. Je ne devais pas être toujours si agressive avec elle. Mais c’était plus fort que moi, et je m’en voulais. A chaque
fois.
Mais ce jour-là, le ton était différent, presque enjoué. J’ai souri pour moi-même, plus de surprise
que de réel plaisir.
- Tu as vu ? Ne me dis pas que tu n’es pas au
courant ?
- Vu quoi Maman ? Et non, apparemment suis pas au courant. Faut dire que tes
explications ne sont pas des plus claires.
- Jeudi soir, dans « Eclosion de Star », tu as
vu ? Tu connais « Eclosion de star » quand même ? Faut sortir un peu de tes bouquins de temps en temps ma petite.
Elle parlait vite, avec une frénésie que je ne lui connaissais pas.
- Oui, je connais « Eclosion de star », et alors ?
- Tu y étais !
- Quoi ?
- Je te jure tu y étais. Je l’ai cru vraiment. Je te jure Christelle. Jusqu’à ce qu’elle parle. Mais avant, j’étais
sûre que c’était toi…
- Mais de qui tu parles Maman ?
- Une candidate. Dans le premier casting. Tu sais, ils doivent se présenter devant un jury...
Je la coupai.
- Oui je sais, suis pas
complètement à côté de la plaque non plus.
- Oui, ben elle a chanté, pas trop faux, mais de façon totalement
ridicule, genre je suis déjà une star, je n’ai besoin de personne. Et puis elle s’est fait remballer. Elle a réagi assez violemment. Elle a renversé une chaise en sortant, puis a juré qu’on
entendrait reparler d’elle, qu’elle était faite pour attirer la lumière, des trucs comme ça... Eh bien je te jure, depuis ça parle d’elle partout. Ils ont remontré la séquence sur presque toutes
les chaînes, et même dans le journal de ce matin, il y a une photo et un article.
- Et alors ? Qu’est
ce que j’en ai à foutre moi, si de nos jours tout le monde se bat pour donner raison à la prédiction d’Andy Wahrol.
- Je vois pas de quoi tu parles, mais cette fille c’est toi. Complètement toi. Vous vous ressemblez plus que des jumelles. Je te
jure, même moi ta mère je m’y suis trompée. C’est absolument fou.
- Quoi ?
- Va chercher le « Matin », et même le « Temps Quotidien », tu verras bien…
Ma mère était totalement euphorique.
J’ai
abrégé la conversation, légèrement sonnée par cette espèce de jubilation maternelle tout à fait inhabituelle.
Jean est arrivé à ce moment-là, presque aussi enthousiaste qu’elle.
- Regarde ça, m’a-t-il dit en balançant le « Temps Quotidien » sur le canapé, je sors avec une
superstar.
Sans un mot, aussi calmement que possible, j’ai posé le téléphone que j’avais encore dans la
main, j’ai ramassé le journal, et je me suis assise.
Dans le coin inférieur droit de la première page, il y
avait une petite photo de moi, avec cette légende : « Tanya Silver - vous allez en entendre parler - p. 28 ».
La page en question s’ouvrait avec une autre photo de moi, micro en main, la bouche grande ouverte. La ressemblance était tout
bonnement hallucinante. L’article présentait Tanya Silver comme une chanteuse de bals plus ou moins reconnue dans sa région, et non sans ironie, lui prédisait un brillant avenir, au vu des
paillettes dont elle se saupoudrait les cheveux, et de la véritable folie que son coup de sang lors du casting, avait provoqué. Le journaliste expliquait que son nom était bientôt plus souvent
tapé dans les moteurs de recherche sur internet que celui de « Paris Hilton », et que « brouette javanaise », mais que « sexe amateur » restait quand même loin
devant, et « heureusement » précisait-il encore. Il concluait par un « mais pour combien de temps ? » moqueur. Je voyais presque le sourire narquois qu’il avait dû
arborer au moment de taper son point final.
J’étais sidérée. Cette Tanya Silver, c’était
moi.
La télé était entrée dans ma réalité.
Et Jean ricanait.
J’ai fait comme tout le
monde et j’ai tapé « Tanya Silver » sur internet. Et je l’ai vue chanter. J’ai senti le rouge me monter aux joues. J’étais mal à l’aise pour elle. J’avais honte comme rarement. Cette
fille pathétique c’était moi, et bien que seule dans mon bureau, j’avais l’impression que le monde entier me regardait me ridiculiser. Le buzz qui s’était créé autour d’elle était tout simplement
délirant. On parlait d’elle partout, on diffusait des séquences la concernant dans toutes les émissions de télé, parfois avec une fine ironie, d’autres fois en s’en moquant
ouvertement.
Le lendemain, j’ai mis un chapeau et une écharpe, bien qu’il ne fasse plus très froid. Je
savais ce qui allait se passer, et si je n’y avais pas été obligée, je ne serais pas sortie de chez moi.
Juste après la Place des Tilleuls, quelques garçons, environ 18 ans, ont marché un moment à mes côtés. J’aurais aimé desceller les
pavés un à un pour disparaître. Je sentais leurs regards, des regards bien pires que ceux trop appuyés que les femmes doivent parfois subir.
- T’a vu Fredo, c’est Tanya Silver.
Je n’ai
pas laissé le temps à Fredo de répondre. Je me suis arrêtée, et je me suis tournée vers eux, retenant mes larmes.
- Je ne suis pas Tanya Silver, ai-je hurlé, alors foutez-moi la paix, merde…
Et je suis repartie d’un pas décidé, sur mes jambes flageolantes.
- Oh l’autre, comment elle fait sa star. Calme-toi, on n’est pas des paparazzis, on voudrait juste acheter ton disque si un jour
tu en as un. Tu me le dédicaceras, dis ?
Ils ont continué à me suivre en ricanant, et aux regards
surpris de passants que je croisais, je les imaginais sans peine faisant de grands signes, me montrant du doigt pour attirer l’attention de tous sur la star qu’ils avaient la chance de
croiser.
Je suis montée dans un bus au hasard, les yeux fixés au sol, et je les ai laissé sur le trottoir. Je suis descendue
deux arrêts plus loin, et je fus accueillie par deux manchettes de kiosque à journaux : « Conte de fée : Tanya Silver, sa vraie histoire » et « Phénomène
Tanya Silver la télé se moque de vous ».
Une petite fille m’a montré du doigt en chuchotant
quelque chose à l’oreille de sa maman, qui m’a jeté un regard consterné.
J’ai pressé le pas, sans plus
savoir où j’allais, lorsqu’une femme m’a arrêtée. Comme je regardais par terre, je vis d’abord ses escarpins, qu’elle portait avec des chaussettes et des jeans. Je savais qu’en relevant la tête,
je verrai une veste de survêtement élimée et la victime consentante d’un coiffeur resté bloqué dans les années 80. Cela n’a pas manqué.
- Bonjour Tanya, m’a-t-elle dit. Je suis désolée de vous déranger, mais je pourrais avoir un autographe s’il vous
plaît.
C’était la première qui ne semblait pas se moquer de moi, et j’ai trouvé ça terriblement
triste.
Je n’ai pas eu le temps de lui expliquer sa méprise qu’un petit attroupement s’est formé. J’étais la
cible de téléphones portables, on me photographiait, on me filmait, on me tapait dans le dos en m’encourageant d’un air railleur.
- Lâchez-moi, lâchez-moi, s’il vous plaît laissez-moi partir…
Et je me suis enfuie, brisant avec une détermination que je ne me connaissais pas le cercle qui m’emprisonnait, et bousculant au
passage une fillette qui est tombée en hurlant. J’ai continué à courir sans me retourner, ignorant les insultes de la mère de l’enfant.
A bout de souffle, je suis entrée dans la bibliothèque, et je suis directement allée m’enfermer aux toilettes. Adossée à la porte,
je me suis lentement laissée glisser jusqu’au sol, et accroupie face à la cuvette j’ai pleuré en silence, dans une écœurante odeur de lavande.
J’étais épuisée. J’y suis restée des heures. Puis j’ai trouvé le courage d’appeler Jean. Je n’aurais pas
dû.
- Mais arrête de déconner, tu ne vas pas rester là-dedans toute la nuit non plus. Prends-toi pas la tête
avec ces histoires. Tout le monde s’en fout de Tanya Silver, alors arrête de faire ta star, merde.
J’ai vite
su qu’il ne traverserait pas toute la ville pour venir me chercher. Il ne pouvait pas comprendre.
Alors j’ai
attendu que la nuit tombe. Je n’avais pas assez d’argent pour prendre un taxi, alors j’ai rasé les murs, cherchant l’ombre comme un lézard le soleil. On m’a reconnue une fois ou deux, puis enfin
j’ai retrouvé le calme réconfortant de mon bureau. J’avais besoin de paix comme jamais.
Jean est entré, sans
même frapper : « Alors tu vois, c’était pas si terrible... ».
Je n’ai pas répondu. Il a
continué.
- Tu étais à Canal+ ce soir, dommage que tu ne sois pas rentrée plus tôt, tu aurais pu te
voir.
- Dégage, putain !
Et je lui ai jeté un livre, qu’il a évité en refermant la porte sur ma colère.
Je suis restée plusieurs jours prostrée dans le bureau, ne cédant pas à ses supplications. Je ne sortais que lorsqu’il n’était pas
là, pour aller chaparder de quoi manger dans le frigo.
Le jeudi suivant, pendant « Eclosion de
Star », Jean m’a dit à travers la porte.
- Je pense que je dois te le dire. Je suis désolé, mais dans
l’émission, ils ont montré des images de toi insultant des gens dans la rue et renversant une petite fille. Ils ont interviewé Tanya Silver sur son comportement, et elle a dit que ce n’était pas
elle, que quelqu’un usuprait, oui usuprait, c’est ce qu’elle a dit, son identité, et qu’elle allait porter plainte pour atteinte à l’image.
J’ai ouvert la porte.
- Mais merde, c’est
elle qui m’a piqué ma vie. C’est elle qui porte atteinte à mon image dès qu’elle ouvre la bouche. J’ai rien demandé à personne moi.
- Moi non plus, tu sais. On la voit partout, et c’est pas facile d’avoir l’impression de vivre avec elle. Je la trouve moche, et
tellement conne.
- Oui, comme moi quoi. Je te remercie.
- Mais non. Enfin si… Enfin non. C’est pas ce que je voulais dire. Mais réagis merde aussi. Tu ne vas pas te laisser pourrir la
vie comme ça.
J’ai refermé la porte, bien à l’abri de la pénombre de mon bureau.
- Si tu le prends comme ça, je me casse. Moi les caprices de star à deux balles, j’en ai plein le cul.
Je l’ai entendu emballer les quelques affaires qu’il avait laissées chez moi, puis claquer la porte d’entrée.
J’étais beaucoup trop en colère pour être triste, et de toute façon, il avait raison. Je devais réagir.
J’ai
passé la nuit à chercher des informations concernant Tanya Silver, qui s’appelait en fait Laurette Cherpille. Ca m’a mis un peu de baume au cœur, mais je n’avais de toute façon pas le
choix.
Je savais que je ne pouvais pas continuer à vivre ainsi, à être la risée de tout le monde sans avoir
rien fait, et à devoir me cacher en permanence d’avoir voulu rester anonyme. J’ai bien essayé pendant quelques jours.
Mais entre les demandes d’autographes, les doigts pointés, les ricanements, pour ne pas dire parfois les rires, et les articles de
journaux relatant les démarches entreprises par la star montante du néant, pour que je cesse de porter atteinte à son image pathétique, la décision était devenue une évidence : c’était elle,
ou moi.
Le jeudi suivant, Tanya Silver a été annoncée comme l’invitée exceptionnelle d’« Eclosion de
Star », pour présenter son disque et le chanter en direct. Si, si. Aussi étonnant que cela paraisse, son manque total de talent et d’intelligence quelconque, ont quand même abouti à un
disque. Je ne sais pas si j’étais vraiment étonnée d’ailleurs. Consternée surtout.
Alors comme prévu, peu
après le début de l’émission, je suis entrée dans le hall de la chaîne qui diffusait ce programme.
La
réceptionniste a fait des yeux grands comme des 33 tours, et a commencé à bredouiller.
- Mais vous
êtes, vous êtes… vous êtes déjà rentrée… vous êtes sur le plateau, je… je… je vous vois à l’image là, regardez…
Cette espèce de panique inutile, comme si je méritais vraiment son attention, n’a fait que renforcer ma
détermination.
- Non, je suis là. Je ne sais pas qui fait le clown là-bas, mais moi, je suis là… Allez
cherchez un journaliste et une caméra si vous ne me croyez pas, et dépêchez-vous. Car moi ! moi ! moi ! je suis là !
Incrédule, elle a encore jeté un coup d’oeil sur le téléviseur suspendu dans le hall et qui diffusait en direct l’émission phare
de la chaîne. Elle a pris son téléphone, et a simplement dit : « Envoyez une équipe à la réception, c’est urgent. Faites-vous accompagner par quelqu’un de la sécurité. Dépêchez-vous, il
y a un problème sur l’émission ».
Finalement elle n’était pas si stupide qu’elle en avait
l’air.
Deux hommes sont arrivés rapidement, dont l’un portait une caméra. L’autre a pointé un doigt sur moi,
et j’ai vu le voyant rouge qui me confirmait que ça tournait.
J’ai sorti de mon sac le carton que j’avais
préparé. Je me le suis mis autour du cou, et j’ai avalé une énorme poignée de somnifères. Puis une deuxième, faisant passer le tout avec de longues gorgées d’eau.
La caméra continuait de s’approcher. Je savais qu’ils le diffuseraient. J’étais du pain béni pour ce genre de chaîne, et pour la
promo du programme en lui-même. Et que dire de la publicité pour le disque de Tanya Silver.
J’ai alors hurlé
ce qui était écrit sur la pancarte que j’avais autour du cou :
« Je suis libre ! Et je ne
suis pas Tanya Silver. Meeeeerde ! ».
Et rapidement tout est devenu noir.
Je me suis réveillée dans cette chambre, claire, où les bips des appareillages qui veillaient sur moi, n’étaient troublés que par
le son de la télévision, que je ne sais qui avait allumée.
Et au moment où les informations ont commencé,
j’ai compris que je n’étais toujours pas libre :
« La jeune fille qui se prenait pour Tanya Silver
est hors de danger. Une correspondance de Sylvain Baltard, en direct de l’hôpital de la Nouvelle Etoile, où la direction vient de délivrer un communiqué de
presse » …
« Nouvelle mauvaise » comme deux gouttes d’eau, par
arpenteur, au top 50 depuis 1971
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