Des rêves en fumée

Publié le par Arpenteur

Je ne m’étais jamais senti aussi léger qu’en sortant du bureau de la compagnie. Lorsque je me suis retrouvé dans le couloir, je m’étais arrêté un instant, appuyé à la rambarde de l’escalier, et me remémorant ce qui s’était passé derrière la porte en bois lustré que je venais de refermer sur mon passé.

Le recruteur au visage rondelet de ceux qui restent trop assis, et à la moustache trop fine pour être honnête, venait de m’offrir mon rêve. Et cela n’avait pris que quelques toutes petites minutes :

- Tu as de la chance, mon petit. Un allemand vient de démissionner. Une histoire de femme, je crois. Alors je veux bien te prendre à sa place. De toute façon, je n’ai pas le choix, je dois trouver quelqu’un d’ici demain. Commis de cuisine. Laver des casseroles, éplucher des patates, tu sais faire ? De toute façon ce n’est pas bien compliqué et je n’ai pas le temps de vérifier tes références

- Oui, oui, je sais le faire, j’ai fait ça toute ma vie, avais-je menti, même si j’avais parfois aidé le vieux Jordan à nettoyer la grande marmite en cuivre dans laquelle il cuisait le lait pour faire son fromage.

L’homme s’était levé et m’avait tendu une main un peu trop propre, et flasque.

- Alors c’est bon, tu es engagé. Mais que ce soit bien clair : tu ne seras pas payé, et arrivé à New York, tu disparais. Pas un mot là-dessus à personne. Tu montreras ce document demain à l’embarquement, et ne sois pas en retard. Allez, bonne chance mon petit gars.

De la chance, j’étais convaincu de ne plus en avoir besoin. Je venais de toucher le gros lot : l’Amérique.

 
* * *

J’avais quitté la profonde vallée du Valais dans laquelle je vivais jusque là, le 2 janvier. J’avais toujours rêvé d’aventure, et j’étais le premier de la famille à avoir décidé de quitter la montagne. De toute façon, le troupeau et les champs étaient destinés à mon frère aîné Fernand. La vie était rude, et je ne me voyais pas d’avenir là-haut. J’avais pris ma décision en voyant le ventre de sa mère s’arrondir : il n’était pas difficile de deviner combien il serait dur de nourrir un neuvième enfant avec les maigres moyens de la famille. Dans le courant de l’automne, j’avais enfin trouvé le courage d’expliquer tout ça à mon père.
 
- Papa, tu sais, je crois que je vais partir. J’aimerais aller à la ville trouver du travail pendant l’hiver. Je gagnerai de l’argent, et tu auras une bouche de moins à nourrir. Et puis André aura bientôt 16 ans, il pourra t’aider aussi bien que moi.

- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée Maurice. Tu sais, à la ville il n’y a rien de bon pour les gens comme nous. Et tu ferais quoi, tu n’as pas de métier. Il n’y a pas de vaches à garder en ville tu sais.

- Je trouverai bien quelque chose. J’apprendrai, je travaillerai dur, et l’été prochain je reviendrai pour t’aider, et je vous amènerai l’argent. On pourra peut-être s’acheter une vache de plus, ou alors une charrette.

Malgré la perplexité de mon père, je le savais. J’allais partir, quoi qu’il arrive. Même contre sa volonté.

Mais finalement, je n’eus pas besoin de m’opposer à la volonté paternelle. Quelques semaines plus tard, je m’étais mis en route, avec le petit baluchon que m’avait préparé Maman. Et j’avais bien vu qu’elle retenait ses larmes.

- Trouve quelqu’un pour écrire, et je ferai lire tes lettres par le curé. Et je t’en prie, sois prudent, et reviens très vite.

- Promis Maman, et ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais, avait-je répondu plein d’une assurance totalement surfaite.

Je m’en voulais de leur avoir menti. Mais surtout, j’avais peur, très peur. Je partais dans un monde inconnu. Jamais encore je n’avais quitté la vallée.

Lorsque le village ne fut plus en vue, je m’étais assis sur un tronc au bord du chemin, et j’avais pleuré comme jamais. Le soleil parsemait la neige de millions de diamants fragiles. Et le ciel était si bleu. Entre deux sanglots, j’avais murmuré un « vous n’êtes pas débarrassées de moi, je vous reverrais » à l’intention des montagnes.

J’avais marché jusqu’en plaine, et j’avais passé ma première nuit en grelottant dans une étable, dans laquelle je me suis rendu compte que je rencontrais là les première vaches que je ne connaissais pas. C’était vraiment l’aventure.

J’ai suivi tant bien que mal la carte que j’avais recopiée dans l’atlas que l’instituteur me laissait parfois feuilleter après la messe, et je suis arrivé au bord d’un lac immense. Quand je me retournais, je voyais encore au loin ces montagnes si familières qui allaient bientôt disparaître. Je passais de ferme en ferme, offrant mes services l’après-midi, en échange d’un repas et d’une nuit à l’étable. A l’aube je me remettais en marche.

Arrivé à Lausanne, je ne me suis pas attardé : il était bien trop compliqué de trouver à se loger sans toucher aux quelques sous dont certains m’avaient fait cadeau. Et du travail, personne ne voulait m’en donner. Alors j’ai continué ainsi pendant des semaines, à pied, parfois recueilli pour quelques kilomètres par un chariot, à travers la Suisse, puis la France, et le 27 février je suis arrivé au Havre. D’après ma carte, je devais être arrivé au bord de la mer. Mais j’avoue que j’ai eu bien du mal à la trouver. Et ce que je voulais surtout trouver, c’était un travail : il me fallait payer ma traversée pour l’Angleterre, sans toucher à la petite somme que l'instituteur m'avait discrètement donnée, et que je conservais bien à l'abri dans ma chaussette, pour le reste du voyage.

J’avais l’impression d’avoir frappé à des centaines de portes en deux jours. Mais rien, rien de rien. J’étais fatigué par ce si long voyage, et tout ça me paraissait bien plus difficile que je ne l’avais imaginé. Pourtant je n’avais jamais péché par optimisme.

Je vivais de restes de légumes trouvés à la fermeture des marchés. J’étais loin d’être le seul. Je dormais dans la rue, et chaque soir en regardant la lune, je rêvais à ces montagnes qu’elle était en train d’éclairer si délicatement.


* * *
 

Mon contrat dans la main, j’en étais bien loin à ce moment-là. Au fond de moi, je n’avais jamais vraiment cru pouvoir un jour aller si loin. Et pourtant ce n’était que le début. J’avais tenté ma chance, et j’avais gagné.

J’avais hoché la tête, lâché la main molle et étrangement douce du recruteur, et j’étais parti sans doute un peu trop vite. J’avais bien trop peur qu’il change d’avis.

Soulagé, plein d’un fol espoir, je descendis les escaliers pour rejoindre mon ami qui m’attendait de l’autre côté de la rue. Je sautillai de marche en marche comme un cabri, et en repensant à ces soirs d’été où je faisais la course de rocher en rocher avec les quelques chèvres de mon père en redescendant au village.

En traversant Evans Street, dans le centre de Southampton, emporté par l’excitation de l’instant, j’avais risqué d’être écrasé par une calèche dont le cocher m’asséna un coup de cravache en m’insultant.

- Reste dans le caniveau sale petite vermine !

Je l’ignorai avec un grand sourire. Martin m’attendait assis sur les marches de l’immeuble d’en face.

 

* * *

Je l’avais rencontré dans un marché du Havre, à quatre pattes derrière un étal de légumes. On s’était précipité tous les deux sur le même chou à demi écrasé.

- C’est le mien, avait-il crié, en posant la main sur la mienne.

Je ne sais pas ce qui m’a pris à ce moment-là, mais je lui avais simplement répondu :

- Désolé, je ne savais pas, excuse-moi.

Je pense qu’il a été autant surpris que moi, parce qu’à la façon dont il m’avait regardé, j’ai eu l’impression qu’il venait d’entendre parler une vache. Puis il avait éclaté de rire.

Il avait cassé en deux ce reste de chou, et m’en avait tendu une part de la main gauche tout en m’invitant à lui serrer la droite.

- Je suis Martin, Martin le malin.

- Maurice, juste Maurice.

Il était crasseux. Ses cheveux blonds et sales s’échappaient en désordre d’une casquette qui avait dû être grise un jour, et ses yeux pétillaient de malice. En le regardant, j’avais pourtant simplement pensé que si j’avais l’air aussi misérable que lui, il n’était pas étonnant que personne ne me donne du travail.

- Et tu viens d’où juste Maurice ? m’avait-t-il demandé en croquant dans son morceau de chou.

- De loin.

- Oh tu sais, tout le monde vient de loin. Moi je viens des montagnes, au sud. Tu en as déjà vu des montagnes ?

- Oh Oui. Mais ça fait si longtemps…

- Et elles sont où tes montagnes Maurice ?

C’était étrange cette façon qu’il avait de toujours terminer les phrases par mon prénom. J’avais l’impression que personne ne m’avait appelé par mon prénom depuis le jour où j’étais parti. « Petit », « Toi », « Garçon »… j’avais presque tout entendu, mais Maurice… je l’avais presque oublié.

- Elles sont en Suisse.

- Connais pas… Et tu vas où comme ça Maurice ?

J’avais sorti ma copie de la carte de l’instituteur, ce petit bout de rêve, et je lui avais montré.

- Tu vois, la Suisse c’est là. Maintenant on est environ ici, et j’aimerais aller là-bas. Tu connais ? C’est l’Angleterre, juste de l’autre côté de la mer… Et ensuite, en Amérique, mais c’est pas sur le dessin, c’est trop loin. Encore plus loin que d’où je viens…

- Tu ne finis pas ton chou Maurice ?

Finalement, il semblait ne rien en avoir à faire d’où je venais, et je lui avais tendu ma part.

- Tu es marrant toi Maurice… m’avait-il dit en dévorant mon repas… L’Angleterre, moi aussi je veux y aller. Il paraît qu’il est beaucoup plus facile d’y trouver du travail… Mais l’Amérique ? Enfin… Pourquoi pas tu as peut-être raison…

Et depuis ce jour-là, on ne s’était plus quitté, et on avait tout partagé. Sans lui, je ne sais pas si je serais un jour arrivé en Angleterre.

Dix jours plus tard, il m’avait guidé à travers les montagnes de marchandises entassées sur les quais, et nous nous étions glissé en pleine nuit dans la cale d’un vapeur. J’avais vomi pendant presque toute la traversée jusqu’à Southampton. Martin ricanait tout en m’encourageant.

- Chaque vague te rapproche de l’Amérique Maurice. Tiens le cap. Et entraîne toi, le prochain voyage sera autrement plus long…

Et il avait raison.

J’allais partir. De ce même quai où j’étais arrivé en fraude, j’allais embarquer à la conquête de mon destin, billet de traversée gratuite en poche.

 

* * *

Martin s’était levé et m’avait fait signe de la main. J’avais couru de plus belle.

- Ils m’ont pris ! Ils m’ont pris ! avais-je crié en agitant mon contrat, avant de lui sauter dans les bras.

- Commis de cuisine 3ème classe, tu te rends compte. Et dire qu’à l’école je n’ai jamais dépassé la deuxième. Ma mère serait trop fière. Je trouverai bien quelqu’un sur le bateau pour lui écrire une lettre, et lui raconter tout ça. Et je la lui enverrai depuis l’Amérique, elle n’en croira pas ses yeux, mais elle ne va pas être contente…

- C’est génial. Il faut toujours tenter le coup, Maurice. Gagner l’argent pour un billet, ça aurait été si long… Il faut parfois forcer son destin, tu vois. Alors ? Tu pars quand ?

- Demain.

- Ben mon Maurice, tu n’auras pas perdu de temps, me répondit-il avec une pointe de jalousie. Je te l’avais dit qu’on aurait plus de chances ici. Tu m’attendras comme on a dit, hein ? Moi je pars dans 4 jours, et on se retrouve au port de New York dans deux semaines. Je serai sur le Mauretania.

- Ne t’inquiète pas, je t’attendrai. Je n’oublierai pas ton aide. C’est quand même grâce à toi si je suis là. Et arrivés là-bas, à nous l’aventure et la fortune.

Nous nous étions enlacés en sautillant de joie, indifférents au flot des passants et à l’agitation de la rue.

- Allez, viens, on va fêter ça Maurice, proposa-t-il, et c’est presque en courant que nous nous étions dirigés vers la première taverne au coin de la rue. J'avais un bateau. Je pouvais bien entamer un peu mon "trésor de guerre"

De bière en bière nous avions partagés nos rêves, déjà cent fois ressassés, riant, chantant avec les marins du port, et les voyageurs en partance.

L’avenir, c’était l’horizon. Mes montagnes s’étaient perdues dans la brume âcre des pipes qui stagnait à hauteur de mes yeux rougis. Chacun partageait ses espoirs, ses projets, dans toutes les langues. Je ne comprenais presque rien, mais je savais tout de ces hommes, de leur parcours, et de leur futur.

J’étais l’un d’eux.

Lorsque je m’étais réveillé, le soleil était déjà haut dans le ciel. Je ne me sentais pas bien, et malgré les coups qui résonnaient dans ma tête, je m’étais souvenu de quelques chants, d’une femme un peu ronde à la peau trop blanche, mais si douce, et d’un grand gaillard barbu, au rire tonitruant.

J’avais essayé de réveiller Martin qui dormait près de moi, affalé au pied d’une palissade. Il avait maugréé quelques mots, parmi lesquels j’ai cru reconnaître « bateau ».

Merde, le bateau !

J’avais sorti mon contrat de ma chaussette gauche dans laquelle je l’avais roulé pour ne pas risquer de me le faire voler ou de le perdre. Et tout m’était revenu. Le numéro du quai, le nom du bateau. Il fallait que je fonce.

J’ai secoué Martin avec force.

- Dans quinze jours, à l’arrivée du Mauretania à New York je serais là.

Il a grommelé, sans même ouvrir les yeux.

- Moi aussi Maurice.

Je n’ai jamais couru aussi vite que ce matin-là. Je m’arrêtai à peine pour vomir ces relents de taverne et de bière qui me brûlaient les entrailles.

Arrivé au port, le quai était étrangement calme. J’ai bien cru m’être trompé. J’ai cherché du regard un docker qui portait le même genre de casquette que Martin, seule chance de me faire comprendre et indiquer le bon chemin.

L’homme m’a regardé, surpris. Sous sa longue moustache noire, sa cigarette a bougé :

- Eh bien mon pauvre petit, je crois bien que tu l’as manqué. Tu vois la fumée là-bas sur l’horizon ? Tu arrivais 5 minutes plus tard… tu ne le voyais même plus du tout… ton Titanic…

« Nouvelle mauvaise » chanceuse, par arpenteur, glaciologue depuis 1971
(c)photo arpenteur2007 - le Bouveret, Suisse

NB: inspiré de l'histoire vraie, d'un jeune homme de la région 

Publié dans Nouvelles mauvaises

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Commenter cet article

madame de K 03/02/2009 08:57

Il me semble qu'une phrase a été ajoutée... ;-)

Arpenteur 03/02/2009 10:10


@madame de K : il me semble aussi... qqn m'aurait-il judicieusement conseillé?


madame de K 29/01/2009 11:01

Pauvre gars... Pas de chance !

Marie 28/01/2009 20:22

Arpenteur, tu partages mon appréciation sur une écriture en noir et blanc, il était normal que je vienne faire connaissance. Qu'importe que tu t'inspires ou que tu crée de toutes pièces, j'aime lire, alors attends-toi à me revoir. J'arpenterai ton blog qui fait marcher les mots.

Yaëlle 24/01/2009 18:17

Je découvre ton blog et j'ai attendu le w.e pour avoir le temps de lire...parce qu'il y a matière à lire!!J'ai apprécié et reviendrai!

Louise 22/01/2009 21:07

je ne la trouve pas si mauvaise cette nouvelle, je la trouverais plutôt formidable ! même si ce pauvre Martin ne verra jamais l'Amérique.Bravo !