Ad vitam aeternam

Publié le par Arpenteur

Dans ma famille, on est croque-mort de père en fils.

Sauf mon père.
Et moi.

C’est normal quelque part, puisque c’est ma mère, la fille du croque-mort. Et dans la famille, on n’est pas croque-mort de père en fille. Ca ne se fait pas. Du moins, pas encore.

J’avais 8 ans le jour où j’ai découvert le métier de mon grand-père. Jusqu’à ce jour-là, je croyais simplement qu’il était « camion-poubelle », comme on disait. Puisqu’il était le seul du village à avoir un camion, une fois par semaine il ramassait les ordures sur la Commune. Un jour, il m’a rapporté une de ses trouvailles : « Tintin au Congo » et « Tintin en Amérique ». D’anciennes éditions, un peu tâchées, par endroits légèrement déchirées. Avec une drôle d’odeur. Mes premières BD. Elles sont toujours là, dans ma bibliothèque, parmi des centaines de livres.

Puis un jour, avec ma cousine nous avons découvert le secret.

C’était l’été du feu. Nous avions passé l’après-midi assis sur le banc devant l’étroite petite maison blanche avec ses trois étages et ses volets verts. Comme tous les enfants, nous étions fascinés par les hélicoptères. Cette année-là, ils frôlaient le toit pour aller plonger dans le lac une sorte de gros sac noir suspendu au bout d’un long filin. Puis ils remontaient, déverser leur chargement d’eau sur les pentes enflammées de la montagne, juste derrière le village. Parfois nous recevions quelques petites gouttes, et ça nous faisait rire.

Je me demandais si on trouverait beaucoup de poissons grillés la prochaine fois que nous irions dans la forêt. Etrangement je ne pensais pas aux autres animaux, aus renards ou aux chevreuils que l’on voyait parfois. C’était surtout pour les poissons que j’avais du souci.

Après le goûter, nous étions descendus dans le rez-de-chaussée presque borgne de la vieille maison familiale, près du garage, là où ça sentait la terre humide de la cave, et là où, derrière une porte de bois à la peinture toute écaillée, se cachait le mystère. On nous avait toujours dissuadé d’y aller : « il y des rats, ne descendez pas ». Armés d’un parapluie, promu au rang de gourdin anti-rats, nous nous étions engagés dans l’escalier de pierre, le cœur battant.

En poussant la fameuse porte, qui n’avait par accident pas bien été fermée, nous avons d’abord eu un geste de recul. « Mince, c’est ouvert… ». Nous nous sommes ensuite lentement approchés, et peu à peu, l’ampoule blafarde du couloir nous a révélé une armée de cercueils, tous identiques, alignés à la verticale contre tous les murs. Une véritable haie d’horreur que nous n’avons pas pris le temps de traverser, trop occupés que nous étions à remonter les escaliers quatre à quatre, pour rejoindre nos parents.

Ils trempaient des bricelets dans leur tasse de thé dans la cuisine de ma grand-mère. Les tommettes étaient bordeaux et bien lisses, et près du poêle en fonte, elles gardaient une chaleur agréable, sur laquelle nous nous installions souvent pour manger nos parts. Il n’y avait pas toujours assez de place pour nous à la petite table.

Nous avons essayé de prendre un air innocent, mais nous étions très mauvais acteurs. Ils ont vite deviné que nous étions descendus là où nous n’aurions pas dû.

Alors, ils nous ont expliqué.

C’est surtout Mémé qui a parlé. Elle a parlé du papa de Pépé, et de son grand-père, et d’autres encore. Elle a raconté le transport avec les chevaux. On transportait tout. Même les morts. Ca avait commencé parce que personne d’autre n’avait de cheval. Pépé Maurice, lui, ne disait rien. Il semblait chercher quelque chose au fond de sa tasse de thé avec sa cuiller. Mais de temps à autre, il me jetait un regard furtif. A la fois gêné et tendre. Je n’ai pas vraiment eu moins peur. Mais en quelque sorte si.

Et surtout je n’ai plus jamais regardé mon grand-père de la même façon.

Ce soir-là, quand j’ai demandé à ma mère pourquoi on appelait Pépé le croque-mort, j’ai compris pourquoi il n’avait plus beaucoup de dents. Elles avaient été usées par les orteils, même si Maman m’a juré qu’il ne le faisait plus…

Tout en douceur, lentement, j’ai réussi à convaincre mon grand-père de me laisser l’accompagner dans son bureau. J’avais senti que ce serait possible, et même qu’il l’espérait, lorsque nous regards s’étaient croisés à travers la fumée de sa tasse de thé.

J’ai pu entrer avec lui dans son antre si secret. Jamais plus loin, jamais derrière la grosse porte métallique. Il m’a peu à peu fait découvrir son travail, avec le sourire. Au début, ça me dérangeait ce sourire. Lorsque je le lui ai dit, il m’a répondu : « Tu sais, je pense que j’aimerais bien que la dernière personne qui s’occupe de moi avant le curé me sourie. Alors j’imagine qu’eux aussi, tu crois pas ? Un petit sourire, avant de fermer le couvercle…».

Un jour, sans dire un mot, il a ouvert le dernier tiroir, tout en bas à gauche. Il en a sorti un carnet vert. J’étais debout, les coudes appuyés sur le côté du petit bureau, la tête posée sur mes mains. Il a ouvert le carnet et a commencé à écrire. Le silence était complet. J’entendais à peine le frôlement du stylo sur le papier. Il avait l’air grave, mais toujours cet énigmatique sourire sur les lèvres. J’ai hésité longtemps. J’avais peur que ma voix casse quelque chose. Il me fallait du courage, alors j’ai serré les poings contre mon menton, et desserré les dents. Juste de quoi laisser passer un murmure.

- Tu fais quoi ?

- De l’histoire… Je lutte contre l’oubli. Contre le temps qui passe.

J’avoue que je n’ai pas bien compris de quoi il parlait. Puis il a continué.

- Tu sais, ces gens dont je m’occupe, ils ne sont pas que deux dates sur une croix dans le cimetière, leur début et leur fin. Entre les deux, ils ont fait beaucoup de choses. Ils ont aimé, ri, pleuré, crié, chanté, fait du bien souvent, du mal parfois… Mais souvent surtout du bien. Oh pas grand chose, rien d’extraordinaire, mais ils ont essayé d’être heureux et de rendre les autres heureux… Et pourtant peu à peu, quand leurs enfants s’en vont à leur tour, la seule chose qui reste, c’est une croix et des dates. Puis on enlève la croix, et il ne reste plus qu’un nom et une date dans un registre poussiéreux.

Il ne m’avait pas regardé en me disant tout cela. Il écrivait, lentement, avec application. Puis il s’est tourné vers moi avec ses yeux tristes et son sourire sur les lèvres :

- Alors j’écris des petites choses sur ces gens du village, c’est souvent des amis d’ailleurs. J’écris pour qu’on se souvienne un peu mieux de qui ils étaient, de qui ils sont dans le cœur de ceux qui les aiment.

J’ai peu à peu pris l’habitude de le rejoindre dans son petit bureau. Je le regardais penché sur son petit carnet, et je trouvais totalement extraordinaire le pouvoir qu’il avait de garder ces gens en vie. A l’école je m’appliquais de mon mieux en écriture. Je voulais écrire comme lui, sans faire de fautes ni de taches. Proprement, sobrement.

Quand il avait fini, je lui demandais de me raconter qui c’était le mort. Alors ils se penchait en arrière, faisant grincer son fauteuil, et lisait quelques phrases. Il me semblait qu’il m’en disait plus que ce qu’il avait écrit, et c’était sans doute le cas. Parfois, il prenait un vieux carnet, au fond de la pile, rédigé par le père du père de son père peut-être, et me racontait des gens dont il n’avait même pas connu les arrière-petits enfants.

- Ils sont précieux ces carnets. Faudrait pas qu’ils se perdent quand je serais parti. C’est beaucoup de travail. Peut-être qu’il faudrait les donner à la Commune…

Et il laissait ces mots en suspens, le regard dans le vide. Et moi, je me demandais déjà ce qu’il écrirait sur moi.

Un après-midi de l’été suivant, presque toute la famille s’est retrouvée dans la cuisine, profitant de sa fraîcheur. Nous avons partagé des bricelets et du thé. Les voix étaient un peu plus graves que d’habitude, mais comme toujours, il y avait des rires. Chez les croque-morts, on aime surtout croquer la vie, on en connaît la valeur.

J’ai pris un bricelet, et je suis descendu.

Je n’ai pas eu besoin de m’armer d’un parapluie, je savais qu’il n’y avait pas de rats. Sur la pointe des pieds, le bras tendu à l’extrême, j’ai décroché la clé de son clou, trop haut derrière la deuxième poutre à gauche. C’était la première fois que j’entrais seul. Mais je n’avais pas peur. J’ai traversé la haie de cercueils, et je me suis installé au fond, près de la petite fenêtre. La chaise de Pépé a émis un grincement qui m’a fait sursauter quand je m’y suis assis. J’ai souri.

En retenant mon souffle, j’ai ouvert le dernier tiroir. Le carnet vert était là. Au sommet de la pile, bien à sa place.

Je l’ai feuilleté, et comme s’il m’attendait, il s’est ouvert directement au bon endroit. J’ai pris un stylo dans le porte-crayons que ma cousine avait fabriqué pour un anniversaire, et j’ai commencé, de ma plus belle écriture, en souriant.

« Pépé Maurice, 1915-1984. Croque-mort, camion-poubelle et transporteur. Grand-père de beaucoup beaucoup d’enfants. Il a des lapins, des poules et des camions. Il aime quand on rigole, et les saucisses aux choux, et l’odeur du goudron après l’orage. Il a les joues qui piquent, et qui sentent un peu la fumée. Dans sa salle de bain, il a des poils de blaireau pour sa barbe. Il m’a donné son carnet vert. »

Quelques jours plus tard, Maman a trouvé le carnet vert sous mon lit. Je lui ai tout expliqué. J’avais peur qu’elle me gronde.

Mais elle a souri bizarrement. Avec des larmes.

Puis elle m’a proposé de donner tous les carnets à l’oncle Gilbert. C’est lui qui allait reprendre le travail de pépé. J’ai hésité. Un peu. Surtout pour le dernier.

Mais je savais que je ne pouvais pas le garder, le carnet vert…

« Nouvelle mauvaise » en sapin, par arpenteur, fossoyeur depuis 1971

(c)photo arpenteur2006 - Boston, USA

Publié dans Nouvelles mauvaises

Commenter cet article

Oïnkari 06/05/2009 19:35

non non ce n'est pas trop, quand vous me connaîtrez mieux, vous saurez que je dis toujours ce que je pense. Après, et pour être honnête, je dois reconnaître, que j'ai apprécié d'autant plus ce texte qu'il m'a ramenée aux jours bénis où j'accompagnais mon Pépé Baptiste au jardin et où je ramassais les pommes de terre rattes sous sa férule bienveillante............où je mangeais les groseilles et les framboises à pleines poignées et où Pépé m'apprenait à jouer à la belote..........

Oïnkari 05/05/2009 23:24

Wouaouhhhhhhhhhhh!!!!!!!!!!!!!!!!!!Ca, c'en est une belle histoire et un merveilleux grand-père !Merci ! Quel grand coeur il devait avoir ce grand-père pour écrire jour après jour les petites choses de rien sur la vie de ses voisins............On se sent fier et heureux d'appartenir au genre humain à la lecture de ces lignes, et dieu sait que souvent à la lecture des journaux on aurait plutôt honte.......Encore merci ! 

Arpenteur 06/05/2009 07:52


Wouaouhhhhhh!!! Merci pour ce commentaire un peu trop... mais c'est sympa. Merci


Kibrille 04/04/2009 10:49

Un truc de dingue! Je peux te dire que j'en lis des "choses" vu que je suis biblitohécaire. Et c'est très rare que je pleure en lisant, mais c'est la marque des écrits qui me marquent!Tu m'as fais verser une larme. Ton texte est beau.

Arpenteur 04/04/2009 16:19


Je ne sais pas quoi dire. C0est pas un scoop, ça m'arrive souvent.
Mais là, je ne sais pas quoi écrire non plus...
Alors juste un merci tout simple. Seule sa simplicité peut en dire la vraie valeur.
Merci
Et bienvenue... En espérant qu'en arpentant les lieux, tu ries un peu aussi... au départ c'était le but de ces virgules quand même...


Maca'dame 11/03/2009 09:03

Dis donc, il me semble que ça ne bouge pas beaucoup par ici. Un coup de flemme ?

antenor 06/03/2009 21:11

la mort, ce n'est qu'un (autre) mauvais moment à passer, en quelque sorte...