Hôtel blues

Publié le par Arpenteur

Ma fonction me permet d’en voir des choses. Et croyez-moi, depuis le temps, j’en ai vu. Je ne suis pas aussi vieux que les murs, qui ont servi d’écrin à tant de petits éclats de vies. Mais moi aussi, avec les années, j’ai mon lot d’aventures, et d’anecdotes.

J’aime bien la pièce qui m’est attribuée. Elle n’a pas beaucoup changé, on y a juste ajouté un téléphone, puis une petite télévision, il y a quelques années. Depuis, paradoxalement, mon travail est devenu un peu plus ennuyeux. Il se passe moins de choses. Mais à part ça, rien n’a vraiment évolué depuis que je suis dans la maison.

De la fenêtre, légèrement sur la gauche, on a une jolie vue sur un parc public. J’aime bien le contraste entre la verdure et les bâtiments au-delà, avec leurs centaines de petites cheminées ocre. Et à ce que j’ai entendu dire, en se penchant beaucoup à gauche, on peut même apercevoir la tour Eiffel. Mais moi, je n’ai jamais réussi.

J’ai l’air un peu froid comme ça, au premier abord. La mine grise de quelqu’un qui sort peu, un peu rond et lourd sur le bas du corps. Mais c’est assez caractéristique, quand on ne bouge pas beaucoup. En général on m’aime bien, et je sais rester très discret.

Je ne bouge pas beaucoup, c’est vrai, et on pourrait croire que je tourne en rond, que cette routine est difficile, mais je suis si curieux, que c’est tous les jours différent. Quand on est fidèle dans son travail, que l’on reste au même poste de nombreuses années, on est un peu comme un enfant sur un pont. On regarde passer la rivière de la vie, et ce n’est jamais pareil. Que l’on soit là ou pas, la rivière continue de couler, inexorablement. Et on peut être très heureux en étant sur la rive, pas besoin d’être dans le courant. Elle coulait avant, et elle coulera après. C’est la vie, et c’est pour ça qu’elle est si belle et si précieuse.

Je rencontre souvent des couples. C’est ce que je préfère, parce que c’est varié les couples.

Le dernier m’a fait un peu de peine. Ils s’appelaient Line et Daniel, et j’ai cru comprendre qu’ils étaient là pour se changer les idées. Mais ils s’y sont plutôt mal pris. A mon avis, ce n’était pas une très bonne idée de revenir dans la ville où ils avaient conçu cet enfant qui n’était pas venu à terme. J’ai surpris certaines de leurs conversations. Elle n’arrêtait pas de dire, que c’était de sa faute, qu’elle était désolée. Lui, il ne lui en voulait pas, je le voyais bien. Il était désemparé. Et le fait qu’elle se sente si coupable, qu’elle imagine qu’il allait la quitter pour ça, et que malgré toutes ses dénégations et ses efforts pour lui prouver son amour, elle persiste, et s’enfonce encore et encore dans cette culpabilité, et cette tristesse, le poussait à bout. Lui aussi était malheureux, il avait besoin de paix, besoin de retrouver la femme qu’il aimait, besoin de retrouver leur couple auquel, il le savait, un avenir radieux était promis. Line ne voulait pas sortir, pas même pour une petite balade. Ils tournaient en rond, et lui semblait perdu. Un jour, je les ai entendus crier. Pas beaucoup, plutôt élever la voix, et Daniel est parti. « J’ai besoin de prendre l’air », qu’il a dit. Et c’est vrai que la ville est belle à cette époque. De partout se dégage une humeur verdoyante et printanière. Ca lui aurait fait du bien de sortir, à elle aussi. Mais elle est restée seule avec son chagrin. Allongée, elle devait pleurer en silence. Mais par moments, j’entendais qu’elle était secouée de gros sanglots. Quand il est revenu, ils n’ont rien dit. Ils sont juste restés longuement enlacés, et ont décidé de rentrer chez eux. Quand je les ai raccompagnés hier matin, je crois même que j’ai les ai vus sourire.

Je vois aussi parfois des hommes seuls, qui sont là pour le travail. Ils partent tôt, et rentrent tard en principe. Ils ont souvent l’air triste et fatigué, et quand ils appellent leur femme le soir, ils luttent avec peine contre les reproches : « Je sais, mais écoute, je ne peux pas faire autrement. Tu crois que ça m’amuse de passer mes journées avec cet abruti de Martino ? S’il te plaît arrête de le prendre comme ça. Je n’ai pas le choix et tu le sais. Oui je serais de retour pour le match du petit. ». Et ils finissent par raccrocher, sortent des dossiers de leur serviette, et travaillent allongés sur le lit, éclairés par la télévision allumée sans le son. Ils trouvent rarement le sommeil et ils aimeraient être chez eux.

Evidemment, il y a des amants. Ils ne restent jamais longtemps, mais il s’en passe des choses dans ce bref moment qu’ils volent à leur vie. J’ai le souvenir de Caroline et Jean, la trentaine, qui se retrouvaient une fois par mois environ. Avec le temps, j’ai compris qu’ils s’étaient rencontrés à une soirée chez des amis communs, où ils étaient avec leurs conjoints respectifs. Ils avaient peu à peu laissé éclater ici le désir qui était né ce soir là. Jean s’était rapidement séparé de sa femme. Il était tombé amoureux. Avec Caroline, ils jouaient comme des enfants, découvraient leurs corps et toutes les possibilités de plaisir qu’il recelait. Elle semblait terriblement heureuse quand elle venait, libre et libérée. Jusqu’au jour où au lieu de jouer, Caroline a dit quelque chose comme : « Jean, j’ai tout avoué à mon mari. Je ne viendrai plus ». « J’aurais aimé que cela se passe autrement, mais je savais que tu le quitterais jamais. Je comprends. Tes enfants, les principes de ta famille. Mais moi je t’aime Caroline. Ne l’oublie jamais » a dû répondre Jean, et il est parti. Il avait l’air triste, mais pas trop. Soulagé plutôt. J’étais vraiment désolé pour eux, car les quelques heures qu’ils passaient ici étaient vraiment un festival de bonheur. Et puis, très égoïstement, j’aurais aimé qu’ils continuent à venir. Cela stimulait mon imagination, et mon côté un peu lubrique et voyeur y trouvait son compte.

Je vois aussi parfois des jeunes venus faire la fête. A peine arrivés, ils jettent leurs bagages dans un coin et repartent. Tard dans la nuit, ils reviennent, se laissent tomber tout habillés sur le lit, et s’endorment immédiatement. Le lendemain, encore gris, ils restent longuement dans leur lit, à se raconter en riant leur soirée de fête. J’aurais bien aimé qu’ils m’emmènent une fois. Ils semblent si libres, si heureux. Mais comme les autres, ils ne font pas de cas de moi. Je ne peux pas leur en vouloir : je travaille, je ne suis pas leur ami. Je me souviens d’un groupe de hockeyeurs suisses. Ils sont arrivés un jeudi soir. Je n’ai jamais eu vent de leurs petites histoires, de leurs soirées, car je ne les ai revus que le dimanche matin, lorsqu’ils sont venus reprendre leur sac qu’ils n’avaient même pas défait. Ils n’avaient vraiment pas l’air en forme pour des sportifs. Ca m’a fait rire.

Franck et Denise sont mes préférés. Je les trouve tellement attendrissants. Tous les mois d’août, ils reviennent. Ils réservent d’année en année, toujours la même chambre. Denise a travaillé ici, elle aussi, dans sa jeunesse. On avait commencé à peu près en même temps. Et lorsque Paris a été libérée, elle est tombée sous le charme de Franck, qui était chauffeur de camion dans l’armée américaine. Après la guerre il a ouvert un garage dans le sud du Colorado, et il y a emmené Denise. Ils sont revenus avec leurs enfants, puis avec leurs petits enfants. Certains de ces petits enfants sont ensuite venus seuls, puis avec leurs propres enfants. J’ai un peu l’impression d’être de la famille. Je les attends chaque année avec impatience, pour avoir des nouvelles. Mais ce que j’entends le plus souvent, ce sont des souvenirs. Et je suis fier d’en faire partie.

Ce qu’ils n’ont jamais su, c’est que peu de temps avant que Franck n’arrive en ville et ne rencontre Denise, Wolfgang venait aussi dans cette chambre lorsqu’il était en permission. Au début, il écrivait beaucoup. Des lettres pour sa femme. Et un jour j’ai compris qu’elle était morte dans un bombardement à Berlin. Wolfgang était si triste, qu’il est resté dans la chambre pendant 6 jours d’affilée, tout seul, sans boire ni manger. Quand quelqu’un essayait de le faire sortir ou de lui apporter un repas, il se faisait violemment rabrouer. Et puis un jour, mon patron a retrouvé Wolfgang, couché sur le lit, les lettres de sa femme éparpillées partout autour de lui. Il s’était tué avec son arme.

Franck est arrivé à peine une semaine plus tard, et un amour est né sur ce lit où un autre était mort.

Mais ça personne ne l’a jamais su, à part moi. Je connais tellement de secrets. J’ai l’impression d’avoir fait le tour du monde sans jamais avoir quitté cette ville. Le monde, la vie, sont venus à moi, par petites touches, et j’ai pu découvrir toute la palette des émotions possibles. J’aime vraiment ce travail.

Malheureusement, dans quelques jours, ce sera fini. Le bâtiment a été racheté par une grande chaîne à ce qui se dit. Il va probablement être rasé et reconstruit. A mon âge, ma carrière est terminée. Je n’y connais rien à leurs systèmes modernes, et ils ne voudront plus de moi. 

Désolé, il faut que je vous laisse. On me demande. C’est pour un couple. Ils sont jeunes, et italiens semble-t-il. Ils ont l’air timide et empruntés de ceux qui découvrent la vie à deux. Ca doit être la première fois qu’ils voyagent.

S’ils savaient que moi c’est la dernière…

La réceptionniste va me décrocher du présentoir, et mon confier à mes nouveaux amis. Puis je vais ouvrir la chambre qui m’est attribuée. C’est facile, c’est gravé sur mon ventre rond, juste au-dessus de cette épaisse ceinture de caoutchouc noir :

Hôtel des Forges – 23  

« Nouvelle mauvaise» hôtelière, par Arpenteur, serrurier depuis 1971

(c)photo arpenteuse2002

Publié dans Nouvelles mauvaises

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Emeraude 06/12/2007 13:47

Eh bien tu as bien fait d'oser !Les hôtels ont quelque chose de fascinant, on est bien d'accord. Même si je suis contente de ne plus y travailler, tu dégages dans ce texte cette magie qu'on arrive à capter de temps à autre, quand on n'est pas submergé par le travail, quand on a le temps d'apprendre à connaître les clients qui reviennent, quand on a le temps de rêver un peu ou de rigoler en découvrant les bêtises des clients. (une véridique par exemple : "please don't come in we're having sex". écrit à la main sur une feuille blanche, collée sur la porte. Sauf que ce n'était pas les clients à l'intérieur de la chambre qui avait mis ça là (des clients importants en plus!))Bon je vais continuer ma visite de ton blog alors... :-)

Madame Poppins 11/06/2007 20:52

PS: et je confirme : le bouquin de Sophie Calle est une merveille !

Madame Poppins 11/06/2007 13:53

Faut que je le dise, quelque part : je suis totalement sous le charme ! Et j'en redemande !

abs 30/01/2007 20:38

la vache !!comment c 'est bien !

nathalie 30/01/2007 08:07

Je suis ravie que tu sois passé par chez moi, sans quoi je n'aurais peut-être jamais découvert ton blog.
Je suis sous le charme de ce que j'ai lu jusqu'à maintenant... je vais revenir. ;-)