Le cadreur, deux gloires

Publié le par Arpenteur

J’avais 11 ans le jour où j’ai su ce que je ferai dans la vie. Mon oncle m’avait invité à assister à la finale de la Coupe suisse de football, dans la capitale, parmi 60'000 spectateurs en folie. C’était la première fois que j'allais à Berne, que je participais à un événement, un vrai, de ceux qu’on voyait à la télévision, et j’ai beaucoup aimé. Pas tant le match, mais cette sensation de faire partie de l’histoire.

Pendant tout le trajet du retour en train, pas même dérangé par les chants de victoire des jeunes aux couleurs notre équipe qui, de joie, vomissaient leur bière par la fenêtre, je me suis demandé comment faire pour vivre encore de tels moments.

Je me souviens qu’à aucun moment je n’ai imaginé en être un acteur. Alors que tous les gamins rêvaient de jouer le match, je réfléchissais plutôt à comment devenir un spectateur professionnel en quelque sorte, pour pouvoir me faire ma propre idée de l’événement, et non plus le regarder à travers les médias.

Et c’est là, lors d’un arrêt du train de la victoire dans une petite gare campagnarde, que j’ai su. Il y avait une équipe de télévision qui tendait ses micros aux fenêtres du wagon pour recueillir les impressions des supporters avinés qui hurlaient d’une voix cassée des « on a gagné » répétitifs et évidents.
Oui, c’était évident.

Je serai caméraman.

Quelques semaines plus tard, j’ai trouvé dans le grenier de mon grand-père un vieil appareil-photo, dont il m’a fait cadeau. Au début, sans pellicule, je jouais à encadrer le monde dans mon viseur. Je me baladais l’appareil autour du cou, et pour toute la famille et les amis, je devins « l’homme à la photo ». Je ne regardais plus les journaux, ni la télévision du même œil. Chaque image, je l’analysais, j’imaginais celui qui l’avait prise, et m’interrogeais sur les raisons de tel ou tel cadrage. En cherchant l’objectif, je devenais aussi plus objectif.

J’ai fait mes premières armes sur le chemin de l’école, traquant l’insolite ou le banal. Mes premières photos qu’on a demandé à voir furent celles que j’avais prises pour me distraire lors du mariage de ma cousine Claudine. Malgré une qualité médiocre, la photo des mariés de dos saluant leurs invités en léger contre-jour, lui plut beaucoup, et je sais qu’elle trône encore dans un petit cadre sur sa cheminée. Elle aura duré plus longtemps que le mariage.

Tous les étés, je travaillais dans la réserve d’un supermarché pour quelques francs de l’heure, afin de pouvoir un jour m’offrir un caméscope. Mes parents ont généreusement complété l’argent qui me manquait, et il fut d’autant plus dur de leur annoncer que je ne reprendrai pas l’affaire familiale.

Je serai reporter.

J’ai vite dompté ce nouvel instrument, et tous mes jours de congés se passaient à réaliser de petits films avec les copains du quartier, ou à me prendre pour un reporter animalier, en traquant les chats de gouttière dans le terrain vague, derrière l’usine d’incinération.

Parfois le dimanche, je prenais le train, et j’allais à 60km de là, traîner autour des studios de la télévision. On a fini par me connaître et me laisser entrer. Je me suis inscrit à la formation qu’ils proposaient, et je fus engagé.

J’étais cadreur.

Très vite je suis parti tenter ma chance à Paris. J’ai trouvé une place, mais j'ai rapidement déchanté. Je ne participais à aucun des événements de mes rêves d’enfant. Je n’étais même pas aux actualités ou parmi les journalistes. Moi qui fuyais le salon quand ma mère restait scotchée devant « Sacrée soirée », voilà que je filmais des émissions de variété. Et filmer est un bien grand mot : je déplaçais la caméra selon les ordres du réalisateur. C’est tout. Cadreur. J’ai vite compris que ce mot n’était rien d’autre que du politiquement correct, illusion de l’indépendance et de la liberté de cadrer l’image selon mes envies, mes goûts, ma vision. Mais je n’étais que l’homme qui bouge la caméra. Je faisais partie d’elle, sans aucune autonomie.

J’étais caméraman.
L’homme-caméra.

Alors, il y a quelques mois, quand la chaîne a lancé un nouveau concept d’émission qui se déroulait dans diverses villes d’Europe, et dans laquelle, des jeunes filles devaient séduire un riche héritier qui n’avait plus qu’à faire son choix, j’ai demandé à faire partie de l’équipe. Sans doute ma docilité avait-elle été remarquée, puisque on m'a engagé.

Nous étions dans un palace de la Côte d’Azur, le tournage de « L’Héritier » pouvait commencer. La production avait été claire : douze jours de tournage et interdiction formelle à tout membre de l’équipe de sympathiser avec les filles.

Au moment où les candidates sont arrivées, j’ai su que c’était elle : Caroline.

C’était vers elle que mon rêve d’enfant m’avait guidé. Dès les premières répétitions, je n’avais d’yeux que pour son sourire crispé, essayant d’apprivoiser la caméra. Ma caméra. Je n’arrivais pas à me convaincre qu’elle fixait mon objectif et non qu’elle plongeait son regard vert dans le mien. J’en étais certain : elle me regardait, elle me voulait, elle m’aimait.

Répétitions, séquences, attentes interminables, coups de gueule, reprises, caméra 2, moteur, action.

Après trois jours, le hasard m’a fait croiser Caroline dans un couloir de l’hôtel. Nous avons échangé quelques mots, et le courant est plutôt bien passé. Nous nous sommes revus quelques fois en cachette, bavardant dans l’obscurité d’une réserve de linge ou d’une remorque de matériel, entre les prises.

Mais jour après jour, je la voyais jouer la séductrice avec Thibault, l’Héritier, et me dire les yeux dans l’objectif qu’elle craquait pour lui.

Ils se baladaient main dans la main sur la plage vers le soleil couchant, et je les suivais. Ils partageaient de longs massages sur un lit à baldaquin étrangement installé au milieu du parc, et je restais là, debout au pied du lit, la caméra braquée sur la scène, mes yeux cherchant les siens. Ils riaient au rythme du trot d’un cheval, je les précédais assis à l’envers sur le pont arrière d’une camionnette. Ils jouaient les amoureux dans une calèche, j’étais sur la banquette d’en face, avec le preneur de son, et l’assistante de production. Ils s’embrassaient dans un jacuzzi, cernés de bougies, et moi j'étais assis sur le rebord, les pieds dans leur eau. Et je tremblais de rage.

« La 2, merde ! Concentre-toi un peu, on ne va pas y passer la nuit. Tu bouges. On la refait » me reprenait l’oreillette.

Thibault et Caroline riaient, elle me regardait, quelqu’un disait « ça tourne », et elle l’embrassait à nouveau.
Je n’étais rien d’autre que « la 2 ».

J’étais une caméra.

Le dernier jour du tournage, nous étions dans les escaliers du 4ème étage, et attendions les réglages lumière, pour filmer leur sortie de l’ascenseur après un dîner aux chandelles au bord de la piscine, qui n’avait pas encore eu lieu. Je lui ai parlé de ces regards que nous échangions, de nos longues discussions. Je n’oublierai jamais cet instant.

- Ecoute… euh c’est quoi ton prénom déjà ? M’a-t-elle répondu dans un rire. Je suis désolée, mais on entend toujours la 2, la 2, et j’ai oublié ton prénom.

- Blaise, je m’appelle Blaise.

- Oui, bien sûr, excuse-moi.

- Il n’y a pas de mal, ai-je répliqué, regardant ma caméra posée sur mes genoux.

- Ecoute Blaise. Ce n’est pas parce qu’on se regarde de temps en temps, que l’on discute un peu en cachette, ou que l’on rit, qu’on est amoureux non ?

- Ben je pensais oui. Tu regardes Thibault, vous discutez, vous riez, et tu dis que tu es amoureuse. Pourquoi lui et pas moi ? Pourquoi ?

- Je ne suis pas amoureuse de Thibault non plus. C’est un jeu. Je suis là pour le gagner. L’héritier, je m’en fous. Ce que je veux c’est être connue, c’est que l’on m’ouvre des portes. Et pour ça, je dois le convaincre, je dois être mieux que les autres filles, et je dois surtout convaincre la production. Et j’y suis presque. Je ne suis pas venue ici chercher l’amour. L’amour ce n’est pas à la télé qu’on le trouve, car l’amour c’est vrai.

- Moi l’amour je l’ai trouvé à la télé, ai-je osé murmurer les yeux toujours rivés sur ma Betacam22. L’amour c’est toi Caroline.

- Arrête, tu délires. C’est une émission de télé, un jeu, rien d’autre. Tu es « la 2 », Blaise. Ne viens pas foutre la merde…

Elle s’est levée, et a disparu dans le grand escalier.

Quelques minutes plus tard, la productrice prenait ma caméra et me l’échangeait contre un billet aller simple pour Paris. Caroline s’était plainte que je l’importunais.
Je n’étais plus « la 2 » .

J’étais viré.

De retour à Paris, j’ai pris mon caméscope, et je suis allé noyer mon chagrin dans quelques cafés, arpentant les rues au hasard. Je me suis saoulé de bon vin et d’images. J’ai erré dans le métro, je me suis assis sur les bancs publics, et j’ai filmé la vie qui passe.

La télé m’avait repris sa caméra, il ne me restait plus que la réalité.

Lors de la diffusion du dernier épisode de « L’Héritier », la semaine dernière, j’ai vu Caroline accepter la demande en mariage de Thibault sur un yacht au large de Monaco.

Hier j’ai vendu mon scooter, et j’ai cassé ma tirelire pour m’offrir une caméra professionnelle d’occasion.

Je vais partir, voyager, chercher des images.

Je serai reporter free-lance.

Ma valise est prête, j’attends le métro. J’ai de l’avance. Mon train pour l’Espagne ne part que dans trois heures. Mais j’aime le métro. Tout est vrai dans le métro : tout le monde s’ignore, par conséquent personne ne joue à faire semblant. Toute convention sociale devient inutile dans ce fourmillement anonyme. Finalement, la seule télé-réalité, est celle que regardent les employés chargés du contrôle des caméras de surveillance. Je les repère toujours. J’analyse les angles choisis, j’essaie de deviner la focale, et je vois la salle de contrôle comme une belle régie.

Je pose la main sur le sac dans lequel j’ai rangé avec soin ma caméra, en rêvant d’images et de voyage.

La réalité me rattrape lorsque je vois sur le quai, à quelques mètres de moi, Caroline et Thibault, bras dessus bras dessous. Il lui chuchote quelque chose à l’oreille, elle rit. Son rire de caméra, pas le rire enfantin et pur qu’elle m’offrait parfois dans la pénombre d’un recoin discret.
Une adolescente s’approche timidement d’eux, et leur demande un autographe. Caroline la renvoie fermement. Elle voulait la gloire, voilà qu’elle joue la star.

Elle est si belle. Elle me dégoûte.

« Je devrais la filmer, un dernier souvenir », me dis-je, en regardant la caméra de surveillance. « Une star, des caméras ? Voilà mon premier sujet ».

Je prends mon sac sur l’épaule, je me lève, et je m’approche du couple. Je m’installe discrètement derrière eux. Le courant d’air chaud annonciateur de la rame me fouette le visage. Tout le monde s’approche du quai. Je jette un dernier coup d’œil à la caméra de surveillance.

L’angle est parfait.

Action.

Au moment où le train arrive, je me retourne brusquement, et mon gros sac bouscule violemment le couple. Déséquilibrée, Caroline chancelle. Thibault tente de la retenir, mais tombe avec elle sur les rails. Le chauffeur du métro n’essaie même pas de freiner, c’est trop tard. La foule étouffe un cri, et recule instinctivement. Je ne peux réprimer un sourire.

Je suis devenu producteur.

« Nouvelle mauvaise » télévisée, par Arpenteur, chef de station depuis 1971

(c)photo arpenteur2006 - budapest, hongrie

Publié dans Nouvelles mauvaises

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Youkou en viendra Tabou ! :0029: 22/02/2007 10:54

heu... bah le début commence bien, la fin trash mdr!!!pfff me suis accrochée au train !!

Br'1 22/02/2007 10:05

Je découvre ton blog, et je suis enchantée. Je reviendrai lire les notes précédentes! Bravo.

abs 21/02/2007 16:21

je jure sur la tete de la sncf que j'avais pas lu avant de faire la mienne, m'sieur !
et j'adore, aussi.

Stella Strawberry 21/02/2007 11:09

Sympathique découverte, je n'ai eu le temps que de lire cette dernière nouvelle, mais j'ai beaucoup apprécié ! Je reviendrai sans aucun doute ! Quant au commentaire laissé sur mon blog, il va sans dire que la quête est plus passionnante que le résultat. Juste pour savoir jusqu'où on peut aller en usant de ses cellules grises...Bonne journée =)

gael 21/02/2007 10:43

Superbe! Et j'adore la chute (si tu me passes l'expression).
J'y ai vraiment cru au début. :-)