Au sommet de la mer

Publié le par Arpenteur

Comme chaque dimanche, Louis attend. Il est accoudé à la barrière de la vigie, appréciant la brise dans sa chevelure jaunie par l’air marin et le tabac. Il sait qu’elle va venir. Elle vient tout le temps depuis bientôt deux mois. Dès qu’elle a congé, elle lui rend visite. Ca lui fait du bien un peu de compagnie. Elle est si vive et passionnée que c’est un véritable rayon de soleil dans ses longues semaines de solitude.

Quand le vent du sud-ouest souffle comme aujourd’hui, le ciel est toujours dégagé, mais la mer est forte, et le temps change vite. Il espère qu’elle ne viendra pas, c’est un peu risqué. Du haut de son phare, Louis voit tout à la ronde : les récifs entourés d’une corolle d’écume blanche, et la ligne torturée de la côte, à un mille de là. S’il se retournait, il verrait quelques cargos croiser, loin sur l’horizon.

Regardant le petit ponton de fer rouillé, 60 mètres plus bas, il repense à son étonnement, la première fois qu’elle est venue accoster sur son îlot. Quand elle est entrée dans son monde.

                                                  ***

C’était un mercredi après-midi. Il avait entendu le ronronnement d’un moteur, et avait vu une petite fille dans une barque de bois rouge et blanche.

- Bonjour Monsieur.

- Bonjour, lui avait-il répondu, qu’est-ce que tu fais là ? Tu es venue toute seule ?

- Oui. Je voulais voir le phare, alors j’ai pris le bateau de mon grand-père.

- Tu n’aurais pas dû, c’est dangereux de venir ici avec un si petit bateau.

- J’ai l’habitude. Ca fait longtemps que je vais pécher avec pépé, observa crânement la fillette.

Il la regarda monter sur le ponton, la trouvant plutôt culottée pour son âge. Peu habitué à avoir de la compagnie, il se sentait un peu perdu, mal à l’aise. Il aurait voulu qu’elle parte, mais n’osait pas le lui dire.

- Et…comment tu t’appelles ?

- Marie le Ploustec, j’ai 13 ans. Et vous ?

- Euh, Louis, j’ai 45 ans, bredouilla le gardien du phare de la Pointe à Caillasse.

Elle avait amarré sa barque avec une étonnante assurance, mais Louis vérifia quand même d’un regard attentif que la mer resterait calme le reste de la journée. Il faudrait bien qu’elle retourne au village.

- Je peux visiter le phare ?

- Je ne sais pas… Enfin, si, puisque tu es là. Mais vite alors, il faut que tu rentres, tes parents vont s’inquiéter.

Ce jour là, il avait passé près de deux heures à montrer à Marie tous les secrets de ce qu’il appelait « sa lanterne ». La curiosité de la fillette était sans fin, et sa spontanéité le faisait rire. Il se rendit alors compte que ça lui manquait. Il ne riait pas souvent seul dans son phare.

Quand elle partit, il resta longuement assis sur le ponton, regardant s’éloigner la petite barque. Il voulait qu’elle revienne, mais il n’avait pas osé le lui dire.

Les jours suivants, il reprit sa routine habituelle, faite de solitude, de veille, de vent et de mer. Mais toutes ces choses qu’il aimait tant lui paraissaient maintenant un peu plus fades.

Quand la nuit tombait, il allait allumer la lanterne, et il regardait longuement les villages illuminés sur la côte, les feux de position des navires au large, et les étoiles, jusqu’à ce que le sommeil l’emporte. Si le temps était incertain, il prenait ses jumelles et surveillait les lumières vertes et rouges sur l’horizon, s’assurant de leur trajectoire, afin de pouvoir appeler des secours rapidement si l’un ou l’autre menaçait de se faire emporter vers les rochers qui affleuraient partout, même loin de la côte.

Quelques jours plus tard, alors qu’il se préparait une soupe dans la petite cuisine installée juste sous la vigie, il avait eu le plaisir d’entendre une petite voix l’appeler.

- Monsieur Louis ? Hello ? Il y a quelqu’un ?

Il était allé dans l’escalier, et avait deviné Marie, tout en bas, qui lui faisait de grands signes. Elle était minuscule, au fond de la spirale de marches qui paraissait infinie.

- Bonjour Marie… Monte.

Précipitamment, il avait rangé la cuisine, et sorti une deuxième assiette. Il s’étonnait du plaisir qu’il ressentait du simple fait de son retour, et il savait que cette journée serait différente des autres, et pour la première fois depuis trente ans, cela le réjouissait.

- Je pense que vous le saviez déjà, mais il y a 302 marches pour venir jusqu’ici. C’est beaucoup non ?

- Oui, c’est le phare le plus haut de la région, dit fièrement Louis.

- Vous étiez en train de manger ?

- Pas encore non. Tu veux manger avec moi ?

- Juste un peu alors, j’ai déjà pris quelque chose avant de partir.

Après un repas étrangement silencieux, comme si chacun était gêné d’être là, Marie demanda à monter dans la vigie. Ils s’assirent sur le rebord, les jambes pendues dans le vide, accoudés au métal rouillé de la barrière inférieure.

- Un jour, moi aussi je serais gardienne de phare, affirma Marie, d’un air déterminé.

Surpris, Louis se tourna vers le visage souriant de la fillette, qui écartait les longues mèches brunes que le vent jetait dans ses yeux bleus.

- Ah bon ? Pourquoi ?

- J’aime la mer, j’ai envie d’y vivre. Et j’aime bien être tranquille aussi.

- Mais tu sais c’est dur d’être toujours tout seul, tu deviens un peu sauvage. Ce serait dommage que tu le deviennes, non ?

Elle ne l’écoutait pas, perdue dans sa rêverie.

- Et puis j’aimerais être comme toi, être au-dessus de tout le monde et veiller sur les autres. C’est un peu comme Dieu non ? Tu vois tout, et tu guides les autres. On voit même la lumière dans tes yeux. Tes yeux, on dirait la mer, toute bleue, avec un phare au fond.

Le rire de Louis fut emporté par une petite bourrasque.

- Ouais, pas vraiment.

- Pourquoi es-tu devenu gardien ?

- J’étais marin-pêcheur, comme tout le monde au village. Mais ça me faisait de la peine, tous ces poissons qu’on attrapait. C’est ridicule, je sais, mais c’est comme ça. En plus je ne sais pas nager, et j’avais vraiment peur de la mer. Pourtant je ne voulais pas, et je ne pouvais pas, la quitter, alors quand la place s’est libérée sur le phare, j’y suis venu, sans vraiment y réfléchir. Et je n’en suis presque jamais reparti. Il m’a adopté en quelque sorte.

- Quand tu partiras, c’est moi qu’il adoptera. D’accord petit phare ? implora-t-elle en caressant la pierre rongée par plus d’un siècle de vent salé.

- Et puis c’est vrai que j’aime être en hauteur, reprit Louis. Un jour peut-être, j’aimerais aller encore plus haut. Tout en haut d’une montagne, et regarder la vie des autres, en bas. Mais c’est loin les montagnes, non ? Et on ne peut pas aller facilement au sommet je pense. Ce n’est pas comme ici. 

- Oui. Très loin et très haut aussi. C’est dur, mais on peut y grimper.

Ils discutèrent encore longuement, s’amusant à compter les bateaux qui jalonnaient l’horizon, ceux qui allaient au nord pour Louis, ceux en route vers le sud pour Marie. Elle fêta sa victoire en faisant trois fois le tour de la vigie, courant aussi vite que possible, et chantant à tue-tête, les bras pointés vers le ciel.

Leurs rires se mêlaient aux cris rauques des goélands, qui se laissaient porter par le vent le long de la tour rouge et blanche.

Marie revint souvent. Tous les jours où elle n’avait pas classe, et que la mer le permettait. Elle expliqua à Louis qu’elle avait peint la barque de son grand-père pour qu’elle ait les mêmes couleurs que les phares. Ils jouaient parfois à cache-cache, faisaient des parties de cartes. Ils prenaient des cailloux, et depuis le haut du phare, essayaient de viser certains rochers. Ils pêchaient parfois, mais Louis ne mettait pas d’hameçon au bout de sa ligne. Ca faisait rire Marie, qui rejetait à l’eau les poissons qu’elle attrapait, pour ne pas lui faire de peine.

Un jour elle était venue avec une petite boite en carton.

- Louis, j’ai un cadeau pour toi.

Elle le surprenait encore une fois. Il sourit comme un enfant.

- C’est pour que tu aies un peu de compagnie. Tiens, ouvre la boîte, mais doucement.

Le gardien souleva lentement le couvercle, et vit un petit chaton noir et blanc, qui le regardait avec d’immenses yeux jaunes.

- A ton tour d’adopter quelqu’un maintenant. Il s’appelle Everest, comme la montagne. C’est la plus grande du monde. Et comme ce sera le chat le plus haut de la région…

- Merci, répondit Louis, un peu gêné. Ses yeux sont jaunes comme ma lanterne.

- Tu prendras aussi bien soin de lui, alors, c’est promis ?

- Oui, ne t’inquiète pas.

Ils firent visiter le phare à Everest qui semblait déboussolé par le nombre d’oiseaux qui tournoyaient, et ils lui installèrent une petite place sous la fenêtre de la cuisine. Il s’habitua très vite à son nouvel environnement, et suivait Louis partout. « On dirait des jumeaux » disait Marie.

Avec elle et Everest, le gardien solitaire se sentait en famille. Il n’était plus seul, et il se surprenait à aimer ça. Ils étaient heureux les trois ensemble.

Mais hier, Louis avait trouvé Marie changée. Comme si elle avait grandi en quelques jours.

- Louis, je crois que je suis amoureuse.

- Euh… Ah bon ? bredouilla Louis, occupé à repeindre la porte d’entrée inférieure.

- Oui, c’est le voisin de ma cousine. Martin, qu’il s’appelle. Il a 16 ans. Il est apprenti marin-pêcheur sur la « Britonne », le bateau du père Laplace.

Louis restait sans voix, étonné des confidences de l’adolescente, et gêné, il regardait son pinceau qui gouttait rouge sur le sol.

- Il m’a invitée à aller sur le bateau ce soir, car il y a un tourne-disque dans la cabine du patron. On écoutera les Rolling Stones.

- Les quois ?

- Les Rolling Stones, c’est un groupe de musique anglais tout nouveau. Ils font du rock.

- Des anglais… soupira Louis.

- Et puis on sera tranquilles tous les deux, ça nous changera de ne pas avoir ma cousine sur le dos pour une fois.

- Euh oui. Je ne sais pas quoi te dire. Tant mieux. Mais tu sais, les garçons… Enfin, rien, ce n’est pas mes affaires, en fait.

Marie éclata de rire, tout en prenant un pinceau. Elle l’a aidé à finir de peindre la porte, tout en bavardant, sous le regard de contremaître d’Everest. Leur ouvrage terminé, ils sont montés prendre un thé, et jouer aux cartes.

- Bon, il faut que j’y aille, dit le jeune fille, après avoir remporté la partie. Ne t’inquiète pas, je viendrai encore te trouver. Je me sens si bien ici. Mais là, faut que je rentre me préparer.

Elle lui fit un clin d’œil en guise d’au revoir, et Louis la regarda descendre l’interminable escalier, qui l’aspirait vers la terre. Il avait alors su qu’elle ne le remplacerait pas, un jour, sur le phare… Il en avait ressenti à la fois tristesse et soulagement.

                                             ***

Tout à coup, le bruit d’un moteur quelque part dans le vent le tire de ses souvenirs. C’est la petite barque de Marie qui approche. Il descend les marches aussi vite qu’il le peut, et arrive sur le ponton au moment où elle s’amarre.

- Mais tu es folle, que fais-tu ici ? Tu as vu la mer ? Rentre tout de suite, ça va devenir trop dangereux.

Il s’arrête lorsqu’elle sort du bateau. Elle a les yeux rouges, et semble bouleversée.

- Excuse-moi, je ne voulais pas te crier dessus, mais il faut vraiment que tu rentres.

- Ce n’est pas ça, sanglote Marie, mais tu ne comprends rien à rien. Vous êtes tous les mêmes.

Louis, déstabilisé par les larmes de son amie, ne sait plus que faire. Son regard passe de la jeune fille à la mer qui forcit.

- C’est Martin. Il…Il a…Il a…

Le gardien ne l’entend pas. Ou peut-être ne veut-il pas entendre. Les sens en éveil, il écoute la nature. Son instinct reprend le dessus. Il pousse fermement Marie sur le ponton, et la fait descendre dans son bateau.

- Il faut partir. Maintenant ! Après il sera trop tard. Dépêche toi de rentrer, je t’en prie.

En regardant la barque s’éloigner dans une mer de plus en plus forte, Louis s’en veut de la laisser partir, et lui en veut d’être venue. Elle est prudente d’habitude. Pourquoi est-elle venue aujourd’hui ?

Quand elle est hors de vue, il remonte pour préparer le phare. Il sait que la tempête va le forcer à veiller toute la nuit. Il s’installe sur une vieille chaise de bois, avec une casserole de café bouillant et une louche posées sur le rebord de la vigie. Agrippé à ses jumelles, il scrute l’horizon. La pluie et le vent cinglent les vitres avec violence. Toutes les quatre secondes le faisceau de la lanterne illumine le gris de la tempête en direction du large, puis tout replonge dans le noir. Louis aime ces moments, qui sont la raison même de sa présence ici, et il en oublie Marie et sa tristesse.

Au matin, le ciel se dégage rapidement, et de timides rayons de soleil caressent le phare qui les a remplacés toute la nuit. Epuisé, le gardien fait le tour de son domaine, s’assurant que la tempête n’a pas fait de dégâts.

C’est alors qu’il aperçoit, dans l’entrelacs de rochers sur le coté nord de l’îlot, un morceau de tissu vert. Vert comme…

Il se précipite, saute d’un rocher à l’autre, sachant déjà ce qu’il va trouver.

Dans un gémissement de colère et de douleur, il sort le corps de Marie de la mer, et prudemment regagne la plate-forme au pied de l’immense tour rouge et blanche. Assis sur le sol, le regard gris, il caresse ce visage meurtri, qui un jour lui a réappris à rire. Et qui lui apprend maintenant le goût des larmes.

Effondré, il monte péniblement les 302 marches de sa montagne, et appelle la gendarmerie. Deux vedettes arrivent rapidement. Louis leur explique ce qui s’est passé, et ils emmènent Marie. Il reste seul sur le ponton, Everest dans ses bras, le regard perdu dans le vide, enragé de ne pas parvenir à en vouloir à la mer…

Le lendemain, il est à la vigie, quand il a la surprise de voir les gendarmes revenir. A peine débarqué, on lui crie :

- Louis, descend de là-haut. Il faut qu’on te parle.

Trois minutes plus tard, il est sur le ponton, et serre la main de François son ancien camarade de classe. Caporal Louarn quand il a son képi…

- Ecoute Louis, je suis désolé, mais on est venu t’arrêter…

- M’arrêter ? Mais pourquoi ? demande le gardien, d’une voix tremblante, les yeux encore bouffis de chagrin.

- Les parents ont demandé une autopsie. Tu as déconné là mon gars. On t’arrête pour le meurtre et le viol de Marie le Ploustec…

Et la lumière dans les yeux devenus gris de Louis s’éteint, comme le phare au petit matin…

« Nouvelle mauvaise » salée, par Arpenteur, éclairagiste depuis 1971

(c)photo arpenteur2006 - peggy's cove, canada

Publié dans Nouvelles mauvaises

Commenter cet article

Lib 19/03/2007 08:40

Tiens j'aurais bien aimé lire ça en version longue.. Tu sais, un truc sur 150 pages.
J'aime beaucoup : la réserve, l'approche, les habitudes et la fin, tragique comme un fait divers.
Merci

Mimi Je rêve 17/03/2007 10:14

Aaaah non, tu ne peux pas me faire pleurer à 10h du mat, surtout quand le paquet de kleenex est vide.J'étais sur le phare avec eux, j'ai même aidé à la peinture, c'était chouette... c'est pas juste !

annaellee 16/03/2007 15:33

c'est vraiment un très beau texte; j'ai beaucoup aimé. merci...

Arpenteur 16/03/2007 16:59

@annaellee, marc, mae, estelle : merci beaucoup. C'est toujours un plaisir de se découvrir de nouveaux lecteurs, et de savoir qu'on provoque des émotions.
@shookett : désolé que tu n'aies pas ri, mais bienvenue quand même... Et balade toi un peu, je suis sur que tu trouveras de quoi sourire la moindre...

Marc 16/03/2007 11:42

Un vrai plaisir de lecture.  A bientôt.

shookett 16/03/2007 10:19

Bon à la base j'étais passée pour rire un peu...
Mais non.
Très joliment écrit, pis très triste aussi.... Et CarrieB a raison malheureusement dans la vraie vie, c'est plus souvent triste...