La belle Sixtine

Publié le par Arpenteur

Clovis Charretier mesurait 183.4 centimètres. Certes ce n’était pas sa seule caractéristique. Il pesait 76.256kg, avait 21 ans, 5 mois, et 4 jours, et venait du village de Frilandier-le-Vieux, 1'273 âmes, situé à 18.431km au nord de la ville la plus proche, centre régional avec ses 28'321 habitants.

La caractéristique la plus singulière de Clovis, celle qui faisait de lui à coup sûr un être unique, c’était sa passion pour les chiffres.

Plus qu’une passion, un instinct.

Aussi étrange que cela puisse paraître, Clovis avait une capacité innée et mystérieuse qui lui permettait, bien malgré lui, de savoir la taille, la distance de toute chose. Son horloge interne était si précise, qu’il sentait physiquement dans son corps l’écoulement du temps, et il était ainsi capable de le mesurer en permanence. Comme il était né dans une région de Suisse réputée pour son horlogerie, tout ceci lui semblait parfaitement normal.

En fait, Clovis était aussi efficace qu’une calculette. Mais pas plus malin.

A sa naissance, il pesait 3kg631, et son père l’avait prénommé Clovis, en espérant ainsi lui transmettre sa passion pour l’histoire. Mais la seule chose dans l’histoire qui intéressait Clovis, c’étaient les dates. Et encore.

Il fit ses premiers pas à l’âge de 13 mois et 2 jours.

« Clovis a fait ses premiers pas ici », disait fièrement sa mère à chaque fois qu’elle recevait des visites dans le salon. Et systématiquement, Clovis avait envie de hurler.

- Huit pas, j’ai fait huit pas, c’était un mardi à 17h38 ! ».

Il savait depuis toujours que ces premiers pas étaient en fait 8. Sans que personne ne le lui ait jamais dit. Huit pas. De la table basse jusqu’au rayonnage inférieur de la bibliothèque de son père.

Il lui arrivait de se demander si c’était la première chose qu’il avait comptée. Mais la plupart du temps, il ne se posait pas ce genre de question. Les chiffres jaillissaient dans son esprit sans même qu’il y réfléchisse. Il se sentait parfois comme ces robots dans les films de science-fiction, qui voient certaines données s’afficher dans leur champ de vision.

Il vécut ses 16 premières années au 11 de la Rue du Pont, dans sa petite chambre du premier étage. Un espace d’exactement 19.8 mètres cubes, dans lequel il passa d’interminables heures à apprendre à lire. Plutôt que de donner un sens aux groupes de lettres, son esprit les comptait simplement, sans que Clovis ne parvienne à leur donner la moindre signification. Et les mots n’étaient finalement qu’une succession incompréhensible de nombres. Ce n’est que grâce à sa mère, 1m64 de patience, qu’il finit par découvrir que le monde n’était pas constitué que de chiffres.

Mais pendant toutes les années où il fréquenta l’école de Frilandier-le-Vieux, qu’il atteignait en 931 pas, traversant 5 rues, ce qui lui prenait entre 9 minutes 17 et 10 minutes 40 selon la forme du jour, les mots qu’il préférait écrire, étaient les chiffres : dix - 3 lettres, sept - 4, mille huit cent soixante-trois - 26, cent onze – 8. Il s’amusait du fait qu’aucun chiffre ne comportait le nombre de lettres correspondant à sa signification.  Et pendant les leçons d’histoire, il noircissait les marges de son cahier de ces suites aléatoires.

Paradoxalement, plus sa scolarité avançait, plus Clovis rencontrait de difficultés avec les mathématiques. Son cerveau exécutait n’importe quelle opération basique aussi vite qu’une machine, et était capable de tout mesurer, mais il était dénué de toute logique. Alors pour réussir à passer ses années, Clovis travaillait très dur dans d’autres branches, pour combler ses notes catastrophiques. L’avantage était qu’il savait exactement quelle note faire au prochain test de français ou d’histoire, pour maintenir sa moyenne. Il étudiait si dur, qu’il avait peu d’amis, et longtemps, son seul loisir fut de regarder « Des chiffres et des lettres » chaque soir, sous le regard admiratif de ses parents.

Pendant ses années de lycée, Clovis dû prendre le train chaque jour pour se rendre en ville. Ils étaient 6 du village à faire ce trajet. C’est ainsi qu’en 4 ans, il parcourut 30’240km dans le petit train régional. Les trois-quarts du tour de la Terre.

Ce qui lui permit largement de tomber amoureux de Sixtine, la fille du comptable municipal. Clovis savait pertinemment que ce qui avait éveillé son intérêt pour elle, c’était son prénom.

Mais les 230 minutes passées chaque semaine dans le troisième et dernier wagon en compagnie de Sixtine, ses 1m58 de raffinement et d’élégance qui devinrent 1m67 au fil des ans, ses 43cm de cheveux auburn, ses deux yeux lumineux, les 16 dents que révélait son sourire ensorceleur, et ses pas gracieux qui lui faisaient parcourir 46cm à chaque enjambée, finirent de le convaincre que ce prénom qui comptait une lettre de trop allait marquer sa vie à jamais.

Au début, Sixtine s’amusa de la particularité de Clovis, qui tout au long du trajet égrenait les caractéristiques de tout ce qui défilait devant les fenêtres, qui prévoyait avec précision le retard avec lequel ils arriveraient à la gare, et qui chaque jour lui rappelait les 36'862 traverses de bois que le train franchissait. Au retour, ils s’aidaient mutuellement à faire leurs devoirs de mathématiques, Sixtine résolvant les problèmes, et Clovis servant de calculatrice.

Leur premier baiser dura 19 secondes. Il restait 12 jours avant les vacances de Pâques, et à part eux ce soir là, il n’y avait que deux vieilles dames dans le troisième wagon. Clovis se surprit toutefois à compter les dents de la jeune fille, et lorsqu’il s’en rendit compte, il abandonna avec effroi la douceur de ses lèvres. Mais par la suite, ils devinrent beaucoup moins assidus dans leurs devoirs de mathématiques, et Clovis cessa peu à peu de tout compter. Ils ne faisaient qu’un, bien que cette opération lui sembla totalement impossible.

Clovis ne se raccrochait plus aux chiffres que lorsqu’il était déstabilisé ou angoissé. Ce fut le cas par exemple lorsque Sixtine et lui firent l’amour pour la première fois, dans la chambre de celle-ci, serrés sur les 2.4m2 de son lit de jeune fille. A cette occasion là, il constata qu’il jouit après 39 va-et-vient. Et il en fut toujours ainsi à l’avenir.

Clovis choisi également son cursus universitaire, en fonction des chiffres. Trop peu doué en mathématiques, il se rabattit sur l’histoire. Non pas pour faire plaisir à son père, qui ne manqua toutefois pas de lui faire remarquer le judicieux choix de son prénom, mais pour Sixtine.

Qui elle s’était inscrite en physique, dans une autre ville.

Clovis choisi comme spécialisations, l’époque romaine et la renaissance, pour deux raisons : à Rome, on nommait souvent les enfants selon l’ordre de naissance : Primus, Secundus, Tertius, Quartus, Quintus, Sixtus, Septimus, et ainsi de suite. Et ça le faisait rêver, tout en lui rappelant la première fois où son attention avait été attirée par Sixtine. Et la Renaissance, tout simplement en hommage à la fameuse chapelle de 40m de long, 13 de large et 21 de haut, qui portait le nom de l’élue de son cœur.

Les deux facultés qu’ils fréquentaient n’étaient malheureusement pas dans la même ville, et au début, ils s’échangèrent de nombreux courriers. Mais peu à peu, les messages de Sixtine se firent plus rares. Puis ses lettres comptèrent de moins en moins de mots.

Clovis s’inquiétait de cette situation. Il comptait, recomptait et mesurait tout ce qui l’entourait, pour empêcher son esprit d’imaginer le pire.

Puis un vendredi après-midi, il prit le train de 14h36, pour se rendre dans la ville où Sixtine étudiait. Pendant les 82.1km de trajet, qu’il parcourut en 52 minutes et 29 secondes, il était si anxieux, que pour la première fois, il ne parvint pas à compter quoi que ce soit. Sur la place de la gare, la circulation était dense. Il respira profondément, et il porta son attention sur les plaques minéralogiques des voitures qui passaient, les additionnant les unes après les autres : V56175, J302441, N240077. Il en était à 4'532'102 lorsqu’il aperçut Sixtine de l’autre côté de l’avenue.

Elle n’était pas seule.

Pour calmer son émotion, Clovis continua ses interminables additions. Pendant ce temps, le garçon de l’autre côté de la rue avait passé sa main 3 fois dans les cheveux soyeux de celle qu’il aimait, et elle avait posé ses lèvres sur les siennes 4 fois, dont une fois pendant plus de 23 secondes.

Clovis n’en pouvait plus. Il additionnait, encore et encore lorsqu’il se décida à traverser la place, le regard fixé sur le couple en face de lui, l’esprit focalisé sur les plaques des voitures qui le frôlaient.

La Peugeot 306 le frappa exactement 24cm en-dessous de la hanche droite, à 52km/h. La violence du choc le déconcentra, et lorsqu’il s’envola au-dessus du capot, il ne savait plus si son immatriculation se terminait par un 8 ou un 6.

Il tourna une fois et demi sur lui-même en appelant Sixtine, avant de retomber 1 seconde et 2 centièmes plus tard, à l’arrière de la voiture qui réussit finalement à s’arrêter. Son crâne frappa le sol à 15h41.

Avant de s’éteindre, son cerveau eu juste le temps d’enregistrer le dernier numéro de l’immatriculation du véhicule qui l’avait renversé. Le total était maintenant de 4’608’498.

Le dernier chiffre était un 6.

Evidemment.

« Nouvelle mauvaise » routière, par Arpenteur, numérologue depuis 1971

(c)photo arpenteur2007 - barcelone, espagne

Publié dans Nouvelles mauvaises

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Patapon 08/06/2007 18:16

en 16 caractères :Superbe, bravo !

Arpenteur 08/06/2007 21:24

@ tous : merci pour tous ces merveilleux commentaires et compliments. Très encourageant.
Promis, je vais m'occuper de ma panne d'inspiration actuelle...

abricot & co 08/06/2007 17:57

ce texte est superbe... comme l'ensemble de ton blog que je viens de découvrir par la biais de ra7or. Tu as un vrai don pour écrire et je ne manquerais pas de venir faire un tour te lire.Merci.

1983 04/06/2007 11:32

Plusieurs que je traine mes basket et mes yeux candides, tes histoires et ta façon de nous emmener par la main dans ton univers fonctionne. Un brin bordélique qui donne un charme particulier. Un décalage qui séduit. Bref, des textes entiers que j'aime bien lire, alors merci, et continue, bien sur.

Chris 03/06/2007 17:02

Magnifique façon d'écrire......quand ton stylo commence, ça sort tout seul, n'est ce pas.....ça se voit !

Plum' 01/06/2007 17:46

Et T.O.C. !!!
C'est toujours aussi bon et cela me fait toujours autant rire ! Décidément, j'adooooooooore l'humour noir ! (compterairement à d'autres)