La fléche de Namibie

Publié le par Arpenteur

C’est un bus beige comme la savane, ses prairies brûlées par le soleil et son sable léger. Plutôt un camion aménagé pour transporter des passagers.

Au volant, il y a Marco, un colored de l’ethnie métis des Basters, au visage anguleux toujours illuminé par un large sourire, ses dents du bonheur légèrement surlignées d’une fine moustache, drue, mais clairsemée.

A ses côtés, Félix, un blanc né en Afrique, portant haut l’assurance que lui donne sa taille et la couleur de sa peau, à l’attitude teintée d’un léger colonialisme éculé.

Dernier occupant de la cabine avant, Sonny, un congolais foncé comme seuls les congolais peuvent l’être, trapu et vif, aux gestes sûrs hérités d’un passé militaire qui ressort parfois de certaines de ses expressions, et chef de cette petite équipe.

Ces trois-là ont pris en charge leur sept clients à l’aéroport de Windhoek voilà huit jours.

Sur les trois rangées de sièges installés à l’arrière du véhicule, une sorte de microsociété s’est créée, au fil des jours, avec ses règles, ses usages, chacun prenant ses marques, délimitant son territoire.

Au premier rang, il y a Oscar. La trentaine, il a le profil type du garçon au père absent depuis toujours, élevé par sa mère parmi deux ou trois sœurs. Il en a le visage doux et angélique, et son attitude parfois presque féminine, mais sans être efféminée, donne l’impression permanente qu’il s’excuse d’être là. Trop grand pour ce qu’il est, il semble encombré par son long corps, et ses gestes sont empreints d’une légère maladresse, due à une trop grande timidité. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il voyage seul.

A ses côtés, un couple légèrement plus âgé, Victor et Sonia. D’aucun les définirait comme des jeunes cadres dynamiques, mais ils sont la définition même des bourgeois-bohème, cette nouvelle ethnie à la mode. Ils ont les moyens de leurs envies, et en profitent, espérant à la fois se cultiver et faire des rencontres. Ils voyagent en se targuant d’un profond respect de la nature et des usages locaux. Bien organisés et efficaces, il sont d’une aide précieuse pour l’équipe de guides, et donnent des coups de main tout à fait naturellement. Ils ne peuvent décrocher de la vie active, et ne supportent pas l’idée d’avoir des gens à leur service, sans toutefois renier leur goût pour un certain confort.

Derrière eux, Jean-Marc et Lisa, jeunes retraités actifs, passionnés de montagne, et véritables moulins à parole. Dès le matin, tant la table du petit déjeuner que la cabine du véhicule sont monopolisés par leurs exploits alpins, leurs anecdotes de voyages organisés, ou encore par l’intarissable passion de Jean-Marc pour l’astronomie. Ils parlent tous deux d’une voix lente et monocorde, vomissant une logorrhée abrutissante. Ils ont le don de continuer, voire d’entamer seuls une conversation, alors qu’à l’évidence personne ne les écoute. Ils ne s’écoutent pas même l’un l’autre. Ils ont tout vu, tout fait, et sont capables de tout. Sauf de se taire.

Au dernier rang à gauche, on trouve Solange. A cinquante ans et deux jours, ce qu’elle ne manque pas de rappeler même à qui ne veut pas l’entendre, elle est fière de son allure. Divorcée avec deux filles, elle veut donner l’impression d’assumer totalement son rôle de femme moderne, indépendante, et libérée, mais elle a grand besoin d’un homme. Toutefois, jamais elle ne l’avouera à qui que ce soit. Surtout pas à elle-même. Elle transforme en montagne le plus petit écueil de sa journée. Pour elle, vacances rime plus avec farniente et plage qu’avec aventure et découverte. Elle a trop chaud, ou trop soif. La piste est trop défoncée, la tente trop difficile à monter, ou le repas trop sec. Mais elle est tout simplement trop seule. Ses filles avec lesquelles elle avait noué la complicité de série télévisée dont elle avait toujours rêvé, ont quitté le nid, et elle a du mal à s’y faire. Mais ça non plus, elle n’est pas prête de se l’avouer. Et du coup, bien qu’elle ait annoncé triomphalement aux autres dès son arrivée qu’elle allait arrêter de fumer, elle profite de chaque occasion pour s’allumer une cigarette, soulignant à chaque fois à quel point celle-ci est la meilleure de la journée.

Enfin, au fond à droite, il y a Claude. La cinquantaine égocentrique, divorcé et aigri depuis que sa femme est partie avec un comptable beaucoup moins narcissique que son secrétaire syndical de mari. Sûr de lui à l’excès, sa petite bouche aux lèvres quasiment inexistantes n’exprime que la certitude de sa pseudo supériorité. Le respect de l’autre et du monde sont des notions que le comptable n’a même pas eu à lui voler, puisque Claude en est naturellement dépourvu. Franchir une barrière protégeant un arbuste fragile d’une espèce rare et protégée, est pour lui un acte de rébellion contre l’autorité et l’expression de son extraordinaire virilité. Et tout en revendiquant cette incivilité, il glisse régulièrement dans les urnes un bulletin d’extrême-droite, pour qu’enfin l’ordre soit rétabli. Ce qui ne l’empêche pas de prétendre à une sagesse quelque peu orientale, en s’appliquant chaque matin à des exercices de taïchi ou autre gymnastique, évidemment placé à l’endroit où il est sûr que la plénitude de ses mouvements n’échappera au regard de personne. Il s’est rapidement profilé en qualité de chevalier servant de Solange, en espérant avoir l’occasion de tirer un coup. Il la soutient dans ses perpétuelles récriminations, et trouve dans son regard complaisant, l’encouragement à ses incivilités qu’elle ne tarde pas à imiter, jetant par la fenêtre, en pleine nature, son paquet de cigarettes, en se disant encore une fois que celui-ci sera le dernier, mais en s’inquiétant du moment où elle pourra en racheter un : « Sonny, on pourra s’arrêter dans le prochain magasin ? ».

Cette question hurlée encore une fois depuis le fond du camion claque comme une énième décharge électrique aux oreilles de Victor. Il ferme les yeux, il ne veut plus voir, ne plus entendre. Il sent également Sonia se crisper à ses côtés.

Oscar se sent de plus en plus isolé dans le groupe, et quand il essaie de participer à une conversation, ou de placer maladroitement une plaisanterie, tout tombe à plat. Il est lassé des commentaires perpétuels de Jean-Marc et Lisa, qui ont ce don étrange de commenter pour eux-mêmes, chacun de leurs faits et gestes : « Tiens, je vais faire une photo là, cette fleur est magnifique. Ah ben dis donc, j’ai oublié d’allumer mon appareil. Et faudra pas oublier de charger la batterie ce soir, hein Jean-Marc… ». Et ainsi de suite à longueur de journée, kilomètre après kilomètre, l’interminable litanie de leur beaufitude.

Oscar n’aime pas ces voyages en groupe, mais ce serait tellement triste de voyager seul. Et au fond de lui, il sait qu’il n’en aurait pas le courage.

Il envie, avec toutefois un certain agacement, la perfection qui émane de Victor et Sonia, le petit couple exemplaire à qui tout réussi : travail parfait, petite maison d’architecte parfaite, amis parfaits, matériel parfait, forme physique parfaite. Mais il ignore que tout n’est pas parfait.

Que Victor et Sonia sont à bout de nerfs. Entre les commentaires incessants des retraités et l’attitude de plus en plus exécrable et hautaine de Claude et Solange, leur patience parfaite est mise à rude épreuve.

Victor voyage pour découvrir. Il admire la nature d’une façon presque voyeuriste, mais avec le respect qu’a ce genre de pervers pour ses victimes. Et Victor a un besoin viscéral de silence. Mais dans ce bus, le silence est aussi rare que la pluie sur les paysages qu’il traverse. Parfois, de terribles envies de meurtre et de tortures diverses le traversent, et il en veut alors encore plus à ceux qui font naître en lui des pensées aussi sordides, dans cette nature enchanteresse.

Lisa, au visage de fouine, petite, et à la démarche simiesque, est de plus en plus agacée par l’attitude de Solange. Elle ne tarde pas à s’en ouvrir à Sonia, qui écoute avec bienveillance, mais sans prendre position. Elle n’est pas là pour ça, et se satisfait d’avoir atteint le seuil de l’indifférence, qui lui permet d’apprécier enfin ces vacances. Elle encourage d’ailleurs Victor à faire abstraction des autres également, mais il n’y parvient pas.

Au contraire, Victor s’amuse à cadrer la tête de Claude dans le téléobjectif de leur appareil photo. Comme dans le viseur d’un fusil à lunette. Les « clic, clic, clic » du déclencheur résonnent dans sa tête comme des coups de feu, et il voit le crâne de sa victime exploser, formant une nébuleuse sanguinolente.

L’équipe des guides sent la tension qui s’installe peu à peu, et supporte de plus en plus mal les fréquents apartés de Solange et Claude, qui regardent les autres de loin tout en chuchotant, comme deux petites pestes dans une cour d’école. Plusieurs fois Victor les a entendus espérer de perdre Claude pendant une randonnée, ou que celui-ci marche malencontreusement sur un serpent, avec ses sandalettes.

Le jour où Sonny présente au groupe une plante particulière l’Ephorbe Virosa, en expliquant que les bushmen se servent du lait qu’elle contient pour rendre leurs flèches mortelles à tous les coups, Victor est encore plus attentif qu’à l’habitude.

Oscar, qui se distrait pourtant en observant les autres, ne le remarque pas. Il est accaparé malgré lui par Jean-Marc qui lui explique avoir vu une plante de ce genre au Pérou en 1997, mais il n’écoute pas. Il est obnubilé par l’image qu’il a surprise ce matin : ce même Jean-Marc retirant sa rangée de dents de devant, pour les rincer dans un reste de bière de la veille, avant de nettoyer avec un mouchoir sale ses lunettes à écaille qui devaient déjà être terriblement ringardes en 1959.

Un peu plus tard, Claude explique à Solange qu’il a deux fils qui « sont beaux comme James Bond et d’une intelligence surhumaine ». Victor n’en croit pas ses oreilles, et note cette phrase pour s’en souvenir avec exactitude. Même le ton de sa voix, saccadée et rapide, est gravé à jamais dans sa mémoire. Le soir, lorsqu’il entend le même Claude affirmer : «  Je sais tellement de choses, mais je ne peux pas tout dire, vous deviendriez fous. Je connais le secret de l’eau par exemple, et la solution au problème des retraites. Mais je ne peux pas en parler, c’est trop gros. Enfin, bref, vous avez de la chance de voyager avec un type comme moi ».

A cette seconde précise, la décision de Victor est prise. Il est ravi de constater qu’enfin son léger diabète va lui servir à quelque chose.

Oscar regarde s’éloigner Victor, et tente d’engager la conversation avec Sonia, plongée dans un roman afghan. Rapidement, Oscar se décourage, et retourne à sa tente. De là, il voit Victor qui se balade, examinant les plantes une à une.

Si le bobo joue au petit botaniste, c’est pour utiliser une de ses seringues d’insuline dans un but qu’il estime tout à fait médical et salvateur. Il va en remplir une de ce fameux poison bushmen. Piquer rapidement et furtivement Claude ne devrait pas être trop compliqué.

Le crime parfait, ce d’autant plus que la future victime a bien évidemment touché la plante en question, alors que Sonny l’avait déconseillé. Victor ne manquerait pas de le relever, si quelqu’un venait à lui poser des questions.

Pendant ce temps-là, Claude, en pleine représentation, montre au reste du groupe de prétendus mouvements de karaté, armé d’un bâton de ski, devenu bâton de marche.

La seringue pleine de la sève blanchâtre prélevée dans la plante, Victor regagne le camp. Oscar, qui le regarde toujours aussi discrètement, le voit tenter de dissimuler quelque chose sous son t-shirt.

« Quel con » se dit Victor, lorsqu’il sent une légère piqûre. Il fait encore quelques pas, mais sa vue se brouille. Il devine et entend Claude, qui est maintenant lancé dans de grandes explications, les yeux fermés, les mains appuyées sur un tronc, puisant la force et l’énergie de l’arbre à carquois, le seul bois creux de la savane. Victor a encore le temps de remarquer l’ironie de ce geste, avant que ses genoux ne le lâchent. Puis son cœur s’emballe.

Oscar est surpris par la démarche hésitante de Victor, mais se garde bien d’intervenir. Il n’est pas du genre à se mêler réellement des affaires des autres. Il jette un œil vers Sonia, puis sur Claude, et porte à nouveau son regard vers Victor.

Mais il ne le voit plus. La savane vide s’étend à perte de vue. Victor a disparu.

Oscar pense quelqu’un devrait réagir, mais il sait que cela ne peut pas être lui. Il est trop conscient de ne pas être un héros.

Alors il sort de sa tente, et va boire une bière avec le chauffeur. Hypnotisé par les gesticulations de Claude, les commentaires de Jean-Marc, et l’amertume fraîche de sa bière, il oublie la savane dans laquelle le parfait petit bobo a disparu…

« Nouvelle mauvaise » vénéneuse, par Arpenteur, maladroit depuis 1971

(c)photo arpenteur2007 - sesriem, namibie

Publié dans Nouvelles mauvaises

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Thomas P. 01/07/2007 17:07

hum... nous sommes allés au burkina il y a deux mois; je suis bien conscient que mon profil type me rapproche pas mal du bobo... mais bon... j'essaye de m'en libérer comme de tous les archétypes...
j'avoue avoir partagé ce sentiment de malaise constant à entendre mes compagnons de route, parfois juste chiants, parfois franchement odieux vis à vis des populations locales... merci pour cette galerie de portraits très réaliste
je me demande comment l'Afrique, étant ce qu'elle est, peut hériter d'un tel tourisme..
et je me demande moi-même souvent si je suis à la hauteur, sachant très bien, car il faut être honnête, que je n'ai pas toujours pris les meilleurs décisions

Miss Alfie 21/06/2007 15:17

A se demander lequel de la tripoté de touristes est le pire...
Bonne retranscription d'une bonne partie des voyageurs organisés !

schizozote 21/06/2007 01:47

Dur dur les microcosmes forcés ! Les caractères des uns et des autres sont si bien retranscrits qu'on est au beau milieu d'eux incroyablement vite. À souffrir... ;)
Un régal, comme d'hab (avec la même parenthèse que STV)

Plum' 19/06/2007 22:43

Heu... Ben moi qui rêve d'un safari-photos en Tanzanie ! Autant continuer d'aller au zoo, un jour de semaine, au mois de novembre. On est plus tranquille...

Madame Poppins 18/06/2007 21:43

Vos textes sont bien meilleurs que tout ce que je pourrais écrire et c'est bien là le problème : c'est que j'en redemande.... non, non, je ne vous mets pas la pression mais je suis accro au point de cliquer malgré le flux rss pour voir si je n'ai rien manqué.... :-)