Voir Rome et mourir

Publié le par Arpenteur

Quand on m’a abandonnée sur ce trottoir de Barcelone, je ne croyais plus en rien. Au désespoir, j’attendais le prochain orage d’été, le souhaitant violent pour qu’il m’emporte dans ses flots. A quoi bon continuer à lutter…

J’étais perdue, et ce vieil homme qui sentait le rioja bas de gamme m’a recueillie. Il a posé sur moi un regard étonné et attendri, mais j’ai vite constaté que ma présence faisait naître une certaine angoisse.

Je lui posais un cas de conscience : fallait-il qu’il me garde ou qu’il se débarrasse de moi au plus vite ? Assis sur ses cartons, dans la Carrer de Sardenya, il m’a longuement regardée, ignorant totalement pour une fois, le flot des touristes qui défilaient devant lui, pour aller visiter la Sagrada Familia. Il a hésité, hésité, hésité. Ca m’a flattée. Mais je savais qu’il ne me garderait pas. Il n’était pas du genre à s’encombrer de quelqu’un comme moi. D’un air triste il m’a dit : « Je sais que je devrais te garder, mais tu comprends que c’est difficile pour moi. Ca pourrait changer toute ma vie, j’en suis conscient, lui donner un nouveau départ. Mais je n’aurais jamais assez de courage. Et puis je suis vieux, je n’ai plus assez de force pour m’occuper de toi correctement. Je ne saurais pas quoi faire pour t’aider à grandir encore, et nous offrir une nouvelle vie ».

C’était troublant de voir pleurer ce gros bonhomme. Je n’ai rien osé dire. J’ai simplement regardé les larmes rouler sur ses joues puis s’accrocher aux poils de sa barbe hirsute, se frayant un passage comme de courageux explorateurs dans une jungle qu’aucune d’entre elles n’avait plus traversée depuis longtemps. J’étais mal à l’aise de le rendre si triste. Alors quand il s’est levé, et m’a dit « Viens, je te paie un verre », ça m’a soulagée. Surtout qu’il avait comme par miracle retrouvé le sourire.

Il m’a emmenée dans une bodega sombre, tenue par un de ses amis, comme il disait. Il m’a présentée, et le petit homme trapu et mal rasé, dont le ventre tendu comme une pastèque débordait d’un long tablier rouge, a accepté de me garder quelque temps. Puis il est vite passé à autre chose. Un client lui avait commandé du jambon, et avec un grand couteau, il en coupait de fines tranches, avec une délicatesse que ses bras épais rendaient insoupçonnable. Ca sentait la friture et la fumée froide. Ne sachant trop que faire, je suis restée près de lui, même après la fermeture. Pendant des jours, je me suis tenue dans un coin du bar, à le regarder servir ses clients, en espérant pouvoir me rendre utile. Mais il travaillait beaucoup, et il a continué de m’ignorer.

Alors un soir, je suis partie.

J’ai suivi un groupe de jeunes étudiants. Ils étaient passablement éméchés, mais plutôt sympas. Ils me faisaient rire avec leur drôle d’accent, et sont passés de bar en bar, toute la nuit. On s’est beaucoup amusés, et je n’avais qu’une crainte : qu’ils me laissent en route, alors je me faisais discrète, mais disponible. Au petit matin, je me suis réveillée sur la plage de Barceloneta. Tout le monde avait disparu. Je ne me souvenais de rien. Je sentais la bière et j’avais du sable partout.

J’étais seule à nouveau, et je n’en menais pas large.

Tout près de moi, un petit garçon portant un maillot du Barça avec un gros No 9 dans le dos, tapait dans un ballon avec son grand-père, comme tous les dimanches matins. Il a été très étonné de me trouver là. Et en riant, il m’a montrée à son aïeul. J’avais tellement honte que j’aurais voulu disparaître sous terre. Mais ils ont été très gentils, et délicatement, ils m’ont aidée à me débarrasser du sable dont j’étais couverte.

Le petit garçon s’est offert une glace au chocolat, sous la supervision bienveillante de son grand-père qui tenait le ballon sous son bras.

Je suis restée près du vendeur, je les ai regardés s’éloigner lentement, et le No 9 a dit à son entraîneur du jour : « Tu n’oublieras pas de dire à Maman que je me suis acheté une glace tout seul, d’accord ? », puis ils ont disparu au coin d’une rue.

Je ne voulais plus rester là. Il fallait que je me prenne en main. J’ai profité de la première occasion qui se présentait, et j’ai partagé un taxi avec une femme qui s’achetait une boisson avant de partir pour la gare. Le contact a été facile entre nous. Rien ne me retenait en Espagne, et Florence a eu la générosité de m’emmener avec elle.

Nous sommes arrivées à Lutry, un petit village près de Lausanne. Elle m’avait avertie : « Tu sais, tu ne vas pas pouvoir travailler en Suisse. On considèrera que tu es totalement inutile. Je t’héberge quelque temps bien volontiers, mais si une occasion se présente, ce sera mieux pour toi que tu repartes. Tu vas t’encrasser ici, à ne rien pouvoir faire. »

Depuis son divorce d’avec Marco, elle vivait seule dans un petit deux-pièces décoré avec goût. Elle était restée en bons termes avec son ex-mari, et lorsque sa voiture est tombée en panne, elle est allée au garage que Marco avait repris de son père. Elle a appris que celui-ci devait bientôt rendre visite à sa grand-mère en Italie. Alors elle nous a présenté. J’ai pu rester là quelque temps, car il y avait une petite place juste à côté de l’atelier. Marco était vraiment passionné par son travail, et comme il passait plus de temps au garage que chez ses parents, chez lesquels il était retourné vivre après la séparation, je me suis un peu prise d’affection pour lui.

Alors quand il m’a proposé en riant de l’accompagner au mariage de sa cousine, en Italie, mon goût du voyage l’a emporté sur mon étonnement. Et puis c’était l’occasion rêvée de partir. Florence avait raison, je n’avais jamais rien pu faire en Suisse. Trop jeune, pas assez intégrée, trop étrangère. Il y avait toujours quelque chose qui n’allait pas.

Alors j’ai dit banco, et j’ai laissé Marco tout organiser.

A Rome, nous logions chez sa grand-mère, dans un appartement étroit du vieux quartier, véritable dédale de petites ruelles. Ca sentait le frais, l’ancien, et la sauce tomate. Je me suis faite toute petite, et Marco s’est assis près de sa Nonna, une petite femme aux cheveux de jais malgré son âge avancé. Petite et fragile, il se dégageait d’elle une énergie qui inspirait tout sauf la sieste à l’italienne. Très vite il a fallu manger.

Je regardais Marco qui dévorait comme s’il n’avait plus mangé depuis des siècles. Manger, voilà quelque chose d’absolument sacré.  Enormes assiettes de spaghettis en entrée. Et entre chaque bouchée, ce gros verre de vin rouge, accompagné de limonade et de glaçons. Cela m’a paru barbare, mais apparemment c’était fort désaltérant. Puis ce fut la viande, le vin, les légumes à l’huile, le vin, les fruits. Pantagruélique. Et tous mangeaient comme si c’était leur dernier repas, comme si leur vie en dépendait, un œil dans l’assiette, l’autre sur l’omniprésente télévision, qu’on voit sans regarder, qu’on entend sans écouter, à se demander finalement ce qu’elle fait là.

C’est lorsque nous sommes allés faire quelques courses à l’épicerie, dans une des innombrables petites ruelles des environs, que je me suis égarée.

Marco s’est arrêté acheter une paire de lunettes à un marchand ambulant, puis je l’ai perdu de vue dans la foule. Ne sachant pas l’adresse de la Nonna, ni le moindre mot d’italien, j’ai eu la chance que le marchand m’emmène dans un bar où il a pris un espresso en expliquant au serveur que j’étais de France. Celui-ci m’a alors présentée à un couple de français, qui ont répondu en riant jaune au-dessus de leur verre de prosecco : « Non, nous sommes de Suisse ».

Totalement perdue, je les ai suivis. Les entendre parler français me faisait me sentir moins seule, et secrètement, j’espérais que le hasard me ferait croiser la route de Marco à nouveau.

Pourtant depuis quelques minutes, je commence sérieusement à en douter.

Quel étrange destin…

Mais je fais contre mauvaise fortune bon cœur, puisque grâce à mon plongeon dans la Fontaine de Trévi, Martin et Alice sont assurés de revenir un jour à Rome…

« Nouvelle mauvaise » vagabonde, par Arpenteur, banquier suisse depuis 1971

(c)photo arpenteur2004 - rome, italie

inspiré par ce billet de frenchmat

Publié dans Nouvelles mauvaises

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Boo 18/12/2007 15:10

Bien joué ! Au début on se dit que tu essaies de faire passer un chien pour un humain, puis ça devient trop gros. On se dit alors que tel un chat-plume tu vas retomber sur tes pattes et nous jeter à la figure ce chien qui est bel et bien un homme... Et puis non !Très joli tour de passe-passe-pièce, d'autant plus qu'on croirait déjà tous les connaître ;)

Arpenteur 19/12/2007 09:43

Merci encore une fois de ta visite, et ravi que cette balade européenne t'ait plu.
Bonne suite de balade par ici

Marie-Christine 12/09/2007 13:50

Merci pour ce tour du monde inopiné !

Lazuli 04/09/2007 19:20

Superbe!!
Tu ferais un très bon Papou ("dans la tête"...)

Bugs 01/09/2007 18:25

Habilement écrit!! Je crois que j'aimerais bien en faire une suite moi aussi, la continuité du voyage une fois la fontaine vidée de sa monnaie... 

Arpenteur 03/09/2007 18:53

@les nouveaux : wow, plein de nouveaux et nouvelles commentateurs et teuses. Dois-je vraiment vous dire combien je suis content tout ça tout ça?... Merci beaucoup et revenez quand vous voulez.
@les autres : merci beaucoup aussi, y a pas de raison...

natpointg 01/09/2007 11:30

Très beau texte !