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DURA LEX...

Toutes les lettres (et les chiffres aussi, allez, soyons pas radin) formant les mots qui constituent ce blog, ainsi que tout ce qui s’y trouve, y compris la super méga géniale bannière, sont protégés par la loi, des playmobils surarmés, et plein d’autres trucs plutôt cool. Alors on ne copie pas, on ne vole pas, on ne tire pas les cheveux des filles à la récré, sinon, je vais chercher des copains très baraqués, et on vient tous chez toi manger des pizzas aux anchois sur ton canapé, mettre tes boyaux en guirlande sur ton yucca, et casser ta télé. Alors fais super gaffe les gens. 

 

 

 

 

 

 

 

Avec le temps va

Novembre 2008
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Vendredi 27 juin 2008

Je ne crois pas avoir un jour fait du mal. Mais c’est vrai que c’est difficile à dire. Je suis seulement sûr de n’avoir jamais sciemment, volontairement, et de moi-même, fait du mal à qui que ce soit. Ce n’est pas dans ma nature.
J’ai rencontré Nolan à un salon qui avait pour thème le camping. Mais j’ai senti d’emblée que sa femme ne m’appréciait pas.
Malgré tout, nous sommes restés assez longtemps en contact. Je ne sais pas pourquoi, on se sentait bien tout simplement, et quand Nolan partait dans la forêt pour un week-end avec des potes, je les accompagnais. Je fis très vite partie de leur petite bande, et nous avions du bon temps tous ensemble. Nolan m’invitait même parfois quand il partait camper en famille, ce qui évidemment, créait quelques tensions avec Laura.
C’est lui qui me l’a dit : il paraît que j’avais une mauvaise influence sur lui, que c’était dangereux de sortir avec moi, qu’on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et que je n’étais vraiment pas un exemple pour les enfants.
En gros, elle ne m’aimait pas du tout, et je l’inquiétais. Je ne voyais pas vraiment pourquoi. J’étais certes un peu froid, peut-être trop rigide, mais je ne faisais rien de mal. Pour tout dire, je trouvais le jugement de Laura plutôt injuste.
Parce qu’avec Nolan nous n’avons jamais fait de conneries. De temps en temps, quand nous allions camper, on se faisait quelques cannettes, mais c’était tout. Ou alors nous allions dans le désert, chasser le coyote. L’Etat du Colorado nous donnait 20 dollars par tête, mais nous y allions surtout pour nous marrer.
Puis un jour, il a fini par céder à Laura, et il a cessé de me voir. J’ai trouvé que c’était un peu lâche de sa part… mais ne dit-on pas « ce que femme veut… ».
Nous nous sommes serré la main à la sortie d’un bar, devant la boutique d’un prêteur sur gage de la banlieue de Denver.
Peu après, quasiment au même endroit, j’ai rencontré Michael, qui se faisait appeler Cristo. C’était une espèce de petit truand de quartier, qui dealait de temps en temps un peu d’herbe, et lorsqu’une occasion se présentait, tentait un petit braquage.
J’ai vite senti que je ne devais pas trop traîner avec ce gars, mais je ne connaissais personne dans les environs. Et Cristo semblait beaucoup m’apprécier, ce qui est toujours agréable, non ? Le problème c’est que rapidement, j’ai eu l’impression d’être un faire-valoir rien d’autre. Devant tout le monde, il m’appelait « son pote », et il parlait de moi dès qu’il se sentait un peu faible. Je m’étais trompé. Je m’ennuyais avec lui, et en même temps, j’ai vite compris que ma présence le rassurait.
C’était me faire bien trop d’honneur, et j’ai tout fait pour me séparer de lui. Mais il revenait me chercher. Disons plutôt qu’il ne me lâchait pas d’une semelle.
Jusqu’au jour où notre route a croisé celle de Amy.
- On t’a expliqué ce que je cherche ? lui a demandé la jeune femme.
Elle avait de grands yeux magnifiques, au fond desquels sa tristesse était sublimée. Ce regard m’a électrisé.
- Je suis prête à payer cher.
- Oui, je sais. Ce sera 500.
Cristo était sûr qu’elle refuserait, mais elle a sorti les billets sans hésiter. J’ai senti qu’il aurait pu dire n’importe quel prix, elle aurait payé.
Elle m’a regardé fixement. Il s’est passé quelque chose d’indéfinissable, mais d’intense. J’ai compris que je pouvais la suivre, et nous sommes partis ensemble.
Cristo s’en foutait, il avait encaissé les 500 billets.
J’étais comme hypnotisé par ce troublant mélange de colère et de tristesse qui coulait de ses yeux. Elle conduisait, la main posée sur moi comme pour s’assurer que je ne la quitte pas. Elle se taisait. Ce silence et l’étrange tendresse avec laquelle elle me touchait, me mettaient mal à l’aise. Elle a roulé longuement, dans un calme que je n’osais pas troubler.
Nous nous sommes arrêtés dans une zone industrielle. Elle m’a dit qu’elle bossait là.
« Viens… Je vais te montrer…»
Puis elle a claqué la porte de la voiture.
« Tu sais, je veux partir la tête haute. Et ils seront bien emmerdés cette bande de nazes. Ca fait depuis le premier jour que je suis dans cette boîte qu’ils me pourrissent la vie. Je ne sais pas pourquoi, et c’est vraiment ça le pire. Avant même d’avoir eu le temps de prononcer un mot, j’ai senti que je faisais l’unanimité contre moi, et pourtant ils ne me connaissaient pas. C’est comme s’ils avaient eu besoin d’un souffre-douleur, pour renforcer l’esprit d’équipe, et que j’arrivais à point nommé. L’esprit d’équipe. Le chef du département commercial, il n’avait que ce mot à la bouche. Mais moi, je n’ai jamais fait partie de cette équipe. J’entrais dans la salle de réunion, ou dans la cafétéria, les conversations s’arrêtaient. Au début, j’ai essayé. Vraiment. Je m’installais avec eux, j’essayais de participer. Mais tous m’ignoraient. Alors forcément peu à peu, je me suis renfermée sur moi-même, j’essayais de ne pas les voir, sinon, je serais devenue folle ».
Elle a marqué une pause, et a repris sa marche dans cet open-space qui avait dû être un enfer pour elle.
« Le seul qui m’adressait la parole, c’était Kenneth, mais parce qu’il n’avait pas le choix.  Kenneth, c’est la caricature du vrai petit chef. Inutile que je te le décrive, je suis sûr que tu en connais un. Lui, il est exactement comme ça. En pire. Il hurlait contre tout le monde et n’importe qui. Mais surtout moi, et sans raison. A longueur de journée, appuyé en arrière, les pieds sur son bureau. Je crois que j’ai décidé de partir le jour où il a reçu son petit diplôme d’ « employé du mois ». Il est passé vers chacun des sept autres membres du « team » commercial, se vantant des résultats de l’esprit d’équipe qu’il avait su créer. Il m’a soigneusement évitée. Je ne faisais clairement pas partie de l’équipe. »
Amy faisait le tour de la table dans la salle de réunion, effleurant du bout de la main le dossier des sièges.
« Ce travail, j’en avais besoin. Je ne pouvais pas abandonner, Maman aurait été trop triste, trop inquiète. Mais bon, maintenant qu’elle est morte… Je peux partir la tête haute… »
Je ne savais pas quoi dire.
Elle me traînait derrière elle, lasse.
Elle a marché calmement jusqu’à sa place de travail, dans la pénombre. Elle s’est assise, a ouvert les tiroirs, et a rempli un carton avec ses affaires personnelles. Avec une certaine classe, elle a sorti un tube de rouge à lèvres de son sac, s’est remaquillée, puis elle est passée d’un poste de travail à l’autre et a marqué d’une seule lettre tous les écrans d’ordinateurs de ses collègues, jusqu'à former un « fuck you » rageur.
Je la regardais faire en silence. Elle m’a remercié de mon aide.
J'étais perplexe. Je ne faisais rien. Que faire d’ailleurs. J’étais là c’est tout. Peut-être que ça la rassurait, que ça lui donnait du courage.
J’ai essayé de lui dire que je ne pouvais pas l’aider, que je n’avais pas la solution, qu’elle devait tenir le coup, plutôt que de tout laisser tomber. Ou chercher de l’aide ailleurs.
Elle m’a fixé quelques instants. J’ai bien cru qu’elle m’avait entendu. Mais très vite sa détermination l’a emporté.
Elle s’est approchée de moi. Elle était belle, j’avais peur. Elle est venue tout proche.
Je sentais son haleine. Sa respiration saccadée. L’amertume de sa tristesse.
Ses lèvres se sont entrouvertes, et tout à coup, nous n’étions plus qu’un. Bouche contre bouche. C’était doux.
J’ai eu peur, puis très chaud.
Amy est partie la tête haute, en effet.
Le sommet du crâne éparpillé deux mètres au-dessus du diplôme d’employé du mois de Kenneth, juste derrière son bureau en contreplaqué…
Et je suis tombé sur le sol, ridicule et fumant, dans une vague odeur de poudre... Je n'avais rien fait de mal. J'étais simplement l'inoffensif objet métallique que j'ai toujours été...
« Nouvelle mauvaise » par arpenteur, armurier depuis 1971
(c)photo arpenteur2007 - barcelone

par Arpenteur publié dans : Nouvelles mauvaises
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Dimanche 1 juin 2008

Ma vie a littéralement changé ce soir-là. Sans même que je le sache. C’était un jeudi, voilà quatre semaines.
J’était tranquillement installée dans un fauteuil, occupée à relire une énième fois le « Tractatus logico-philosophicus » de Wittgenstein. Quelle idée avais-je eu de choisir ce philosophe comme sujet de mémoire, surtout que c’est avec lui que j’avais obtenu la pire note de tout mon cursus scolaire, mathématiques incluses, c’est dire.
Mais j’aimais ces moments silencieux, où plongée dans une pénombre accueillante, je me laissais emporter par les mots, les idées, et le travail. La plupart du temps, je n’avais même pas l’impression de travailler, et le temps disparaissait je ne sais où, jusqu’à ce que tout à coup, les premières lueurs du jour me rappellent que la nuit était presque finie.
En fait il m’a fallu quelques jours pour découvrir que ma vie avait changé. Peu à peu, chaque fois que je sortais, je sentais sur moi des regards inhabituels. Curieux, interrogateurs, légèrement ironiques parfois. En coin, ou directs, ces regards se posaient sur moi sans plus de gêne que de raison valable.
En principe, quand quelqu’un vous fixe dans la rue, et que vous le remarquez, il ou elle détourne rapidement le regard. Je les scrutais, perplexe, et leurs yeux s’attardaient anormalement longtemps dans les miens, avant de se perdre ailleurs.
Ce n’est que le surlendemain au soir, que j’ai su : ma vie avait changé ce jeudi-là.
Quand j’ai vu le numéro de ma mère s’afficher sur mon portable, j’ai hésité, et soupiré. Encore une fois, j’allais avoir droit à la litanie d’une femme hypocondriaque, qui allait me raconter sa énième radiographie du petit doigt parce qu’il lui semble qu’il grince, et « tu ne peux pas te rendre compte ma fille, mais c’est très désagréable », ou l’histoire de sa voisine qui doit probablement se faire opérer des sinus la semaine prochaine « non mais tu te rends compte ? ».
Et je ne trouverai plus la paix. Dans la pénombre de mon bureau, la nuit serait blanche, mais pas de lectures et de travail…
J’hésitais longuement, puis je décrochais, furieuse contre moi de l’agacement que mon « allô » ne parvenait pas à dissimuler. Je ne devais pas être toujours si agressive avec elle. Mais c’était plus fort que moi, et je m’en voulais. A chaque fois.
Mais ce jour-là, le ton était différent, presque enjoué. J’ai souri pour moi-même, plus de surprise que de réel plaisir.
- Tu as vu ? Ne me dis pas que tu n’es pas au courant ?
- Vu quoi Maman ? Et non, apparemment suis pas au courant. Faut dire que tes explications ne sont pas des plus claires.
- Jeudi soir, dans « Eclosion de Star », tu as vu ? Tu connais « Eclosion de star » quand même ? Faut sortir un peu de tes bouquins de temps en temps ma petite.
Elle parlait vite, avec une frénésie que je ne lui connaissais pas.
- Oui, je connais « Eclosion de star », et alors ?
- Tu y étais !
- Quoi ?

- Je te jure tu y étais. Je l’ai cru vraiment. Je te jure Christelle. Jusqu’à ce qu’elle parle. Mais avant, j’étais sûre que c’était toi…
- Mais de qui tu parles Maman ?
- Une candidate. Dans le premier casting. Tu sais, ils doivent se présenter devant un jury...
Je la coupai.
- Oui je sais, suis pas complètement à côté de la plaque non plus.
- Oui, ben elle a chanté, pas trop faux, mais de façon totalement ridicule, genre je suis déjà une star, je n’ai besoin de personne. Et puis elle s’est fait remballer. Elle a réagi assez violemment. Elle a renversé une chaise en sortant, puis a juré qu’on entendrait reparler d’elle, qu’elle était faite pour attirer la lumière, des trucs comme ça... Eh bien je te jure, depuis ça parle d’elle partout. Ils ont remontré la séquence sur presque toutes les chaînes, et même dans le journal de ce matin, il y a une photo et un article.
- Et alors ? Qu’est ce que j’en ai à foutre moi, si de nos jours tout le monde se bat pour donner raison à la prédiction d’Andy Wahrol.
- Je vois pas de quoi tu parles, mais cette fille c’est toi. Complètement toi. Vous vous ressemblez plus que des jumelles. Je te jure, même moi ta mère je m’y suis trompée. C’est absolument fou.
- Quoi ?
- Va chercher le « Matin », et même le « Temps Quotidien », tu verras bien…
Ma mère était totalement euphorique.
J’ai abrégé la conversation, légèrement sonnée par cette espèce de jubilation maternelle tout à fait inhabituelle.
Jean est arrivé à ce moment-là, presque aussi enthousiaste qu’elle.
- Regarde ça, m’a-t-il dit en balançant le « Temps Quotidien » sur le canapé, je sors avec une superstar.
Sans un mot, aussi calmement que possible, j’ai posé le téléphone que j’avais encore dans la main, j’ai ramassé le journal, et je me suis assise.
Dans le coin inférieur droit de la première page, il y avait une petite photo de moi, avec cette légende : « Tanya Silver - vous allez en entendre parler - p. 28 ».
La page en question s’ouvrait avec une autre photo de moi, tenant un micro, la bouche grande ouverte. La ressemblance était tout bonnement hallucinante. L’article présentait Tanya Silver comme une chanteuse de bals plus ou moins reconnue dans sa région, et non sans ironie, lui prédisait un brillant avenir, au vu des paillettes dont elle se saupoudrait les cheveux, et de la véritable folie que son coup de sang lors du casting, avait provoqué. Le journaliste expliquait que son nom était bientôt plus souvent tapé dans les moteurs de recherche sur internet que celui de « Paris Hilton », et que « brouette javanaise », mais que « sexe amateur » restait quand même loin devant, et « heureusement » précisait-il encore. Il concluait par un « mais pour combien de temps ? » moqueur. Je voyais presque le sourire narquois qu’il avait dû arborer au moment de taper son point final.
J’étais sidérée. Cette Tanya Silver, c’était moi.
La télé était entrée dans ma réalité.
Et Jean ricanait.
J’ai fait comme tout le monde et j’ai tapé « Tanya Silver » sur internet. Et je l’ai vue chanter. J’ai senti le rouge me monter aux joues. J’étais mal à l’aise pour elle. J’avais honte comme rarement. Cette fille pathétique c’était moi, et bien que seule dans mon bureau, j’avais l’impression que le monde entier me regardait me ridiculiser. Le buzz qui s’était créé autour d’elle était tout simplement délirant. On parlait d’elle partout, on diffusait des séquences la concernant dans toutes les émissions de télé, parfois avec une fine ironie, d’autres fois en s’en moquant ouvertement.
Le lendemain, j’ai mis un chapeau et une écharpe, bien qu’il ne fasse plus très froid. Je savais ce qui allait se passer, et si je n’y avais pas été obligée, je ne serais pas sortie de chez moi.
Juste après la Place des Tilleuls, quelques garçons, environ 18 ans, ont marché un moment à mes côtés. J’aurais aimé desceller les pavés un à un pour disparaître. Je sentais leurs regards, des regards bien pires que ceux trop appuyés que les femmes doivent parfois subir.
- T’a vu Fredo, c’est Tanya Silver.
Je n’ai pas laissé le temps à Fredo de répondre. Je me suis arrêtée, et je me suis tournée vers eux, retenant mes larmes.
- Je ne suis pas Tanya Silver, ai-je hurlé, alors foutez-moi la paix, merde…
Et je suis repartie d’un pas décidé, sur mes jambes flageolantes.
- Oh l’autre, comment elle fait sa star. Calme-toi, on n’est pas des paparazzis, on voudrait juste acheter ton disque si un jour tu en as un. Tu me le dédicaceras, dis ?
Ils ont continué à me suivre en ricanant, et aux regards surpris de passants que je croisais, je les imaginais sans peine faisant de grands signes, me montrant du doigt pour attirer l’attention de tous sur la star qu’ils avaient la chance de croiser.

Je suis montée dans un bus au hasard, les yeux fixés au sol, et je les ai laissé sur le trottoir. Je suis descendue deux arrêts plus loin, et je fus accueillie par deux manchettes de kiosque à journaux : « Conte de fée : Tanya Silver, sa vraie histoire » et « Phénomène Tanya Silver la télé se moque de vous ».
Une petite fille m’a montré du doigt en chuchotant quelque chose à l’oreille de sa maman, qui m’a jeté un regard consterné.
J’ai pressé le pas, sans plus savoir où j’allais, lorsqu’une femme m’a arrêtée. Comme je regardais par terre, je vis d’abord ses escarpins, qu’elle portait avec des chaussettes et des jeans. Je savais qu’en relevant la tête, je verrai une veste de survêtement élimée et la victime consentante d’un coiffeur resté bloqué dans les années 80. Cela n’a pas manqué.
- Bonjour Tanya, m’a-t-elle dit. Je suis désolée de vous déranger, mais je pourrais avoir un autographe s’il vous plaît.

C’était la première qui ne semblait pas se moquer de moi, et j’ai trouvé ça terriblement triste.
Je n’ai pas eu le temps de lui expliquer sa méprise qu’un petit attroupement s’est formé. J’étais la cible de téléphones portables, on me photographiait, on me filmait, on me tapait dans le dos en m’encourageant d’un air railleur.
- Lâchez-moi, lâchez-moi, s’il vous plaît laissez-moi partir…
Et je me suis enfuie, brisant avec une détermination que je ne me connaissais pas le cercle qui m’emprisonnait, et bousculant au passage une fillette qui est tombée en hurlant. J’ai continué à courir sans me retourner, ignorant les insultes de la mère de l’enfant.
A bout de souffle, je suis entrée dans la bibliothèque, et je suis directement allée m’enfermer aux toilettes. Adossée à la porte, je me suis lentement laissée glisser jusqu’au sol, et accroupie face à la cuvette j’ai pleuré en silence, dans une écœurante odeur de lavande.
J’étais épuisée. J’y suis restée des heures. Puis j’ai trouvé le courage d’appeler Jean. Je n’aurais pas dû.
- Mais arrête de déconner, tu ne vas pas rester là-dedans toute la nuit non plus. Prends-toi pas la tête avec ces histoires. Tout le monde s’en fout de Tanya Silver, alors arrête de faire ta star, merde.
J’ai vite compris qu’il ne traverserait pas toute la ville pour venir me chercher. Il ne pouvait pas comprendre.
Alors j’ai attendu que la nuit tombe. Je n’avais pas assez d’argent pour prendre un taxi, alors j’ai rasé les murs, cherchant l’ombre comme un lézard le soleil. On m’a reconnue une fois ou deux, puis enfin j’ai retrouvé le calme réconfortant de mon bureau. J’avais besoin de paix comme jamais.
Jean est entré, sans même frapper : « Alors tu vois, c’était pas si terrible... ».
Je n’ai pas répondu. Il a continué.
- Tu étais à Canal+ ce soir, dommage que tu ne sois pas rentrée plus tôt, tu aurais pu te voir.
- Dégage, putain !
Et je lui ai jeté un livre, qu’il a évité en refermant la porte sur ma colère.
Je suis restée plusieurs jours prostrée dans le bureau, ne cédant pas à ses supplications. Je ne sortais que lorsqu’il n’était pas là, pour aller chaparder de quoi manger dans le frigo.
Le jeudi suivant, pendant « Eclosion de Star », Jean m’a dit à travers la porte.
- Je pense que je dois te le dire. Je suis désolé, mais dans l’émission, ils ont montré des images de toi insultant des gens dans la rue et renversant une petite fille. Ils ont interviewé Tanya Silver sur son comportement, et elle a dit que ce n’était pas elle, que quelqu’un usuprait, oui usuprait, c’est ce qu’elle a dit, son identité, et qu’elle allait porter plainte pour atteinte à l’image.
J’ai ouvert la porte.
- Mais merde, c’est elle qui m’a piqué ma vie. C’est elle qui porte atteinte à mon image dès qu’elle ouvre la bouche. J’ai rien demandé à personne moi.
- Moi non plus, tu sais. On la voit partout, et c’est pas facile d’avoir l’impression de vivre avec elle. Je la trouve moche, et tellement conne.
- Oui, comme moi quoi. Je te remercie.
- Mais non. Enfin si… Enfin non. C’est pas ce que je voulais dire. Mais réagis merde aussi. Tu ne vas pas te laisser pourrir la vie comme ça.
J’ai refermé la porte, bien à l’abri de la pénombre de mon bureau.
- Si tu le prends comme ça, je me casse. Moi les caprices de star à deux balles, j’en ai plein le cul.
Je l’ai entendu emballer les quelques affaires qu’il avait laissées chez moi, puis claquer la porte d’entrée.
J’étais beaucoup trop en colère pour être triste, et de toute façon, il avait raison. Je devais réagir.
J’ai passé la nuit à chercher des informations concernant Tanya Silver, qui s’appelait en fait Laurette Cherpille. Ca m’a mis un peu de baume au cœur, mais je n’avais de toute façon pas le choix.
Je savais que je ne pouvais pas continuer à vivre ainsi, à être la risée de tout le monde sans avoir rien fait, et à devoir me cacher en permanence d’avoir voulu rester anonyme. J’ai bien essayé pendant quelques jours.
Mais entre les demandes d’autographes, les doigts pointés, les ricanements, pour ne pas dire parfois les rires, et les articles de journaux relatant les démarches entreprises par la star montante du néant, pour que je cesse de porter atteinte à son image pathétique, la décision était devenue une évidence : c’était elle, ou moi.
Le jeudi suivant, Tanya Silver a été annoncée comme l’invitée exceptionnelle d’« Eclosion de Star », pour présenter son disque et le chanter en direct. Si, si. Aussi étonnant que cela paraisse, son manque total de talent et d’intelligence quelconque, ont quand même abouti à un disque. Je ne sais pas si j’étais vraiment étonnée d’ailleurs. Consternée surtout.
Alors comme prévu, peu après le début de l’émission, je suis entrée dans le hall de la chaîne qui diffusait ce programme.
La réceptionniste a fait des yeux grands comme des 33 tours, et a commencé à bredouiller.
- Mais vous êtes, vous êtes… vous êtes déjà rentrée… vous êtes sur le plateau, je… je… je vous vois à l’image là, regardez…
Cette espèce de panique inutile, comme si je méritais vraiment son attention, n’a fait que renforcer ma détermination.
- Non, je suis là. Je ne sais pas qui fait le clown là-bas, mais moi, je suis là… Allez cherchez un journaliste et une caméra si vous ne me croyez pas, et dépêchez-vous. Car moi ! moi ! moi ! je suis là !
Incrédule, elle a encore jeté un coup d’oeil sur le téléviseur suspendu dans le hall et qui diffusait en direct l’émission phare de la chaîne. Elle a pris son téléphone, et a simplement dit : « Envoyez une équipe à la réception, c’est urgent. Faites-vous accompagner par quelqu’un de la sécurité. Dépêchez-vous, il y a un problème sur l’émission ».
Finalement elle n’était pas si stupide qu’elle en avait l’air.
Deux hommes sont arrivés rapidement, dont l’un portait une caméra. L’autre a pointé un doigt sur moi, et j’ai vu le voyant rouge qui me confirmait que ça tournait.
J’ai sorti de mon sac le carton que j’avais préparé. Je me le suis mis autour du cou, et j’ai avalé une énorme poignée de somnifères. Puis une deuxième, faisant passer le tout avec de longues gorgées d’eau.
La caméra continuait de s’approcher. Je savais qu’ils le diffuseraient. J’étais du pain béni pour ce genre de chaîne, et pour la promo du programme en lui-même. Et que dire de la publicité pour le disque de Tanya Silver.
J’ai alors hurlé ce qui était écrit sur la pancarte que j’avais autour du cou :
« Je suis libre ! Et je ne suis pas Tanya Silver. Meeeeerde ! ».
Et rapidement tout est devenu noir.
Je me suis réveillée dans cette chambre, claire, où les bips des appareillages qui veillaient sur moi, n’étaient troublés que par le son de la télévision, que je ne sais qui avait allumée.
Et au moment où les informations ont commencé, j’ai compris que je n’étais toujours pas libre :
« La jeune fille qui se prenait pour Tanya Silver est hors de danger. Une correspondance de Sylvain Baltard, en direct de l’hôpital de la Nouvelle Etoile, où la direction vient de délivrer un communique de presse » …
« Nouvelle mauvaise » comme deux gouttes d’eau, par arpenteur, au top 50 depuis 1971
(c)photo arpenteuse2007 - barcelone

par Arpenteur publié dans : Nouvelles mauvaises
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Mardi 29 avril 2008

- Commencez par la mauvaise, s’il vous plaît…

C’est lorsque j’ai répondu ainsi à la question du médecin, en avalant difficilement cette grosse boule que j’avais dans la gorge, que tout a commencé. Ou que tout s’est arrêté, devrais-je dire.
Puis est venue la bonne, comme il disait : « Mais vous êtes jeune et en bonne santé, vous avez des chances sérieuses de vous en sortir ».
En bonne santé...
Je ne sais pas s’il a remarqué l’ironie de sa bonne nouvelle. J’étais bien trop choqué pour le relever. Mais maintenant que je ne peux plus rien faire d’autre que repenser à ce moment, cela me fait presque sourire. Si seulement j’en avais au moins la force.
Le problème, c’est que ça n’a pas tenu bien longtemps. A peine deux mois plus tard, le Docteur Ledoux, assis derrière son bureau sur lequel trônait une reproduction articulée du genou et de ses mystères, m’a confirmé, avec un air très sincèrement peiné, que le bonne nouvelle avait du plomb dans l’aile, et moi une tumeur maligne dans le ventre…
Incurable.
Quelques mois.
Quelques mois qui m’ont lentement, mais trop vite, mené dans ce lit, chambre 271, Hôpital des Trois Chênes.
Au début, c’est le choc. Les bras sont lourds et la tentation de les baisser est très grande. Mais c’est le choc pour tout le monde, alors j’ai fait ce qu’on attendait sans doute de moi. J’ai fait face. Autant que possible. Pour moi. Mais surtout pour eux. Pour elle.
Quelques mois.
C’est terriblement court. Et dire que mes quatre mois d’armée m’avaient paru une éternité insurmontable…
Très vite, la question se pose, d’une simplicité affligeante, et inévitable : que faire de ces quelques mois ?

Voyager ? Bien sûr on s’y essaie, on profite mais les aventures les plus folles et les paysages les plus magiques n’arrivent pas à effacer l’ombre qui plane. Partout. Toujours. Mais au moins on se fabrique des souvenirs. Enfin, surtout pour les autres.
Faire des enfants ? Y aurait-il plus irresponsable et égoïste ? Faire volontairement un orphelin, juste pour l’autosatisfaction d’avoir perpétué l’espèce ?
Goûter aux plaisirs interdits pour s’évader ? S’étourdir pour ne plus penser ? Faire la fête ? Mais faire la fête avec qui ? Les amis ont une vie. Eux. Une famille. Un travail. Une vie qui continue. Et qui continuera. Ils peuvent mettre des verbes au futur. Moi, le seul que je peux conjuguer ainsi, c’est mourir. Alors oui, on a toujours du plaisir à être ensemble, mais du temps, paradoxalement, ils en ont beaucoup moins que moi. Comment leur en vouloir. Surtout qu’il y a toujours un moment dans la soirée où j’ai l’ivresse triste et mélancolique. Boire tout seul, c’est vite lassant. Et la faiblesse de l’alcool dans ce genre de situation, c’est que la gueule de bois est encore plus déprimante que d’habitude.
Se gaver de sexe, de plaisir et de jouissance ? On a bien essayé, évitant de perdre un instant, jouant sur la fantaisie, et l’imaginaire. Mais le cœur n’y était jamais vraiment, et la jouissance la plus intense débouchait toujours sur une infinie tristesse. Et il me fallait réunir une telle force pour la cacher, que je me suis vite lassé de ces plaisirs, étonnamment.
C’est pareil pour tout. Plus rien n’a le même goût.
Chaque émotion, chaque sensation, chaque sourire, chaque larme, tout, absolument tout, a la saveur aigre d’un morceau de chocolat que l’on prend juste après s’être brossé les dents.
Très vite, ces quelques mois deviennent de minuscules semaines.
Puis quelques jours.
J’aurais aimé écrire ces pensées qui se bousculent en moi en ces derniers instants. J’aurais dû les écrire. Mais le problème avec les dernières pensées, c’est qu’elles arrivent quand il est trop tard, par définition.
Je me souviens de ce jour où nous étions montés sur le toit. Emmitouflés dans toutes les couvertures que nous avions trouvé, nous avons regardé le soleil se lever sur le village en contrebas, irisant de cette lueur jaunâtre et unique les toits des vivants. La brume se retirait lentement des forêts, et je ne sais qui peignait en rose la pointe des montagnes avec un talent qui ne sera jamais égalé.
C’était beau, calme, paisible. J’étais presque serein. Je ne voulais pas le demander et briser la magie du moment, mais je n’ai pas su résister.
- Tu y penses ?
- Oui… Tout le temps, m’as-tu répondu.

J’avais tellement espéré que tu me répondes : « à quoi ? ». Mais je sais que tu ne pouvais pas toujours faire semblant. Ce boulet que je tirais, je l’avais attaché à la cheville de tous mes proches. Même si j’avais maladroitement essayé de le peindre en rose, il restait terriblement lourd.
Je suis tellement désolé de t’avoir imposé cela, de t’avoir apporté une telle tristesse. Je m’en veux. Et je suis sûr que tu m’en as parfois voulu aussi. Ce serait naturel, et rassure-toi, je ne t’en tiens pas rigueur. Tout aurait peut-être été plus simple si j’étais parti par accident voilà six mois. Tu aurais souffert aussi, mais différemment… Une souffrance moins sourde, moins vicieuse, moins lancinante…
Et il y a peu, les jours ne sont devenus que des heures.
Les dernières.
Avec la tentation envahissante de faire un bilan. Je crois que c’est assez logique. De toutes façons, depuis quelques mois, je me la suis posée des centaines de fois cette question : à quoi ma vie a-t-elle servi ? Est-ce que je quitte un monde meilleur que celui dans lequel j’étais entré voilà 32 ans ? Est-ce que je l’ai changé ? Non. Je ne le crois pas. Et si c’est le cas, ce n’est en tout cas pas grâce à moi. Je peux bien retourner la question encore et encore, je parviens toujours à la même réponse, qui fait froid dans le dos.
Alors pour ne pas trop déprimer, je me dis que lorsque je t’ai fait sourire, ma vie a été utile. Mais y a-t-il eu assez de sourires pour compenser toutes les larmes que j’ai vu couler ces derniers mois ? Sans compter celles qui ont sans doute coulé en cachette. Et le torrent de celles encore plus douloureuses, qui ont coulé seulement à l’intérieur, érodant rageusement ton cœur, ton âme ?
Peut-être que lorsque j’ai fait rire des amis, j’ai été utile. Comme quand j’ai essayé maladroitement de les réconforter si ils allaient mal. Je ne suis vraiment pas doué pour ça, ils ont dû s’en rendre compte, mais je pense qu’ils ne m’en veulent pas. J’espère que j’ai été utile, comme ils ont essayé de l’être ces derniers mois, et comme ils l’ont été malgré tout. Mais ce n’est pas facile. A chaque fois qu’ils viennent me voir, nous sommes empruntés.
Et eux, et moi.
Moi de leur infliger ce spectacle, cette décrépitude, et cette évidence de la mort.
Et eux de ne pas savoir que dire : parler du passé éveille une nostalgie bien trop déprimante, et parler du futur les met mal à l’aise, puisque je n’en ai plus. Alors il ne reste que le présent, qui n’est franchement pas très folichon. On aligne tous des banalités affligeantes alors qu’il y aurait tant à dire, à faire. Enfin je crois, mais je ne sais pas quoi.
Je sens que c’est pour aujourd’hui. Je ne pensais pas qu’on pouvait le savoir avec une telle certitude, mais oui, c’est pour très bientôt. Cela fait une semaine que je suis extrêmement faible. La moindre parole est un supplice, un effort incommensurable. Je ressens une fatigue extrême, contre laquelle je lutte toutefois, essayant bien stupidement de grappiller chaque seconde, chaque sensation, que peut encore m’offrir le décor ridicule de cette chambre d’hôpital.
Quelques minutes encore.
Comme tous les jours, tu es là. Je te vois, à chaque fois que je parviens à ouvrir les yeux au prix d’un immense effort. Tu regardes par la fenêtre, et la douce lumière du crépuscule donne une couleur magique à tes cheveux.
Je sens ta main dans la mienne. Cette main si douce me fait mal tout comme elle m’apaise et me réconforte.
Elle va tellement me manquer cette main que c’est douloureux de la sentir encore. Mais comment me passer de son contact ? Ca fait tellement de bien de ne pas partir seul.
J’espère que j’ai pris le temps de te le dire.
Je ne sais plus.
Si tu savais comme j’aimerais avoir encore la force de te parler. Je ne me souviens même plus du dernier mot que je t’ai dit. Et dire que je ne t’en dirais plus un seul. J’espère que toi, tu t’en souviens. Enfin, ça dépend ce que c’est…
Je sais que je vois là la dernière image de ma vie : ta silhouette de dos qui se détache dans le couchant, et je suis heureux que tu ne me regardes pas.
Je me plais à penser que tu es en train de faire ce que tu m’a promis si souvent : regarder l’avenir, vivre ta vie, rire et sourire, être heureuse, et te servir de notre histoire et de mon souvenir pour te fabriquer un nouveau bonheur, encore plus doux que celui que tu m’as donné.
Et surtout, je sais que si tu t’étais tournée vers moi, j’aurais vu des larmes dans ton regard, et je ne veux pas partir avec l’image de tes yeux tristes. Alors continue de regarder devant toi. Je t’en supplie, ne te retourne pas… c’est plus facile pour tous les deux.
Je ne peux plus tenir mes yeux ouverts.
Plus que quelques secondes.
« Au revoir, je t’aime, merci, merci pour tout. Pardonne-moi, et sois heureuse ». Je le pense si fort que j’espère que tu parviens à l’entendre… Puis lentement, le rideau de mes paupières me plonge dans le noir.
C’est la fin du spectacle.
Pour toujours.
Quelques souffles incertains, comme la flamme d’une bougie qui tremblote et hésite avant de disparaître et je m’éteindrai... Cette certitude est étonnamment apaisante, mais au moment où mon cœur s’arrête, épuisé d’avoir lutté, alors qu’il avait encore tant à aimer, la seule chose que je ressens est une immense tristesse.
« Biiip… Biiiip… Biiiiiiiiip… Biiiiiiiiiiiiiiip… Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii... »
 

Ton coup d’épaule brusque me réveille.
- Eteins ce putain de machin ! Merde… tu fais chier… C’est dimanche…
Et je ressens à ce moment là le bonheur le plus intense et absolu de toute ma vie.
« Nouvelle mauvaise » terrifiée, par arpenteur, conscient de sa chance depuis 1971
(c)photo arpenteuse2004 - rome

par Arpenteur publié dans : Nouvelles mauvaises
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Dimanche 17 février 2008

Ulrike saisit la bonbonne de déso- dorisant pour chasser l’odeur des égouts qui refoulent de temps à autre. Rien ne fonctionne vraiment dans cette ville. Par la porte dont elle a grand ouvert les deux battants en ce jour d’été, elle regarde passer quelques Trabant dans la Friedrichstrasse ensoleillée, puis elle se replonge dans le « Berliner Zeitung » de ce 23 juillet 1987, et pour la deuxième fois, se contente de regarder les rares photos.

Hier, Ulrike a eu 50 ans. Et ça fait 26 ans qu’elle est dame-pipi juste en face de la gare de Friedrichstrasse.

Elle est tirée de son journal par le tintement d’une pièce de 10 Ost-Pfennig que le jeune Vopo vient de jeter dans son assiette ébréchée, au fond de laquelle surnagent péniblement les restes colorés d’une rose peinte à la main, il y a bien longtemps. Elle le remercie d’une moue qui se veut un sourire, car il n’y peut rien.

Mais Ulrike ne sait plus sourire.

Le Vopo disparaît dans la gare de laquelle sort une vingtaine d’adolescents. L’été, plusieurs fois par semaine, Ulrike voit ces groupes venus pour la journée. Habillés de couleurs vives, ils se reconnaissent facilement au petit sac à dos qu’ils portent tous, sur lequel on peut lire en lettres fluorescentes le nom de l’école de langue qui les emmène visiter la ville de l’autre côté du mur. Ils disparaissent rapidement de son champ de vision, en direction d’Unter den Linden.

Dans un soupir, elle sort d’un cabas marron une bouteille métallique, et se sert un thé dans la tasse en plastic, qu’elle emmène toujours avec elle, depuis le quartier de Schönhausen. Elle aimerait vraiment habiter plus près. La recette de son écuelle ne lui permet pas de prendre le S-Bahn, et chaque matin elle doit marcher presque une heure pour atteindre le centre. Mais ce qui l’ennuie le plus, c’est qu’elle doit pour ce faire emprunter la Greifswalderstrasse.

C’est là qu’elle est née, en janvier 1937. Au 135 de la Greifswalderstrasse. Le bâtiment a depuis longtemps disparu et été remplacé par une espèce de boîte à chaussures d’un gris terne d’une architecture purement soviétique. La cave aussi a sans doute disparu.

Mais à chaque fois qu’elle passe par là, presque tous les jours, ce printemps maudit envahit sa mémoire. L’odeur âcre de la fumée, le goût de la poussière, l’humidité et l’obscurité de la cave. Et elle se revoit au fond de cet abri, pendant les raids aériens, avec sa mère, et sa sœur Inge qui avait alors 13 ans. Elles étaient sans nouvelle de leur père depuis l’été 1944 alors qu’il était stationné en France. Presque un an.

Avec elles, il y avait sept autres personnes dans cette cave. Madame Lauper, son fils de 6 ans, et ses deux jumeaux de 2 ans et demi, qui toussaient tout le temps. Le jeune Dieter Hartmann du 2ème étage, qui était revenu des Ardennes avec une médaille en fer et une jambe en bois, pour découvrir qu’il n’y avait plus de 2ème étage, et que sa mère et ses sœurs étaient mortes.  Et enfin le vieux Monsieur Steiner et sa femme, toujours bien mise malgré tout, et qui époussetait machinalement tout grain de poussière qui tombait sur les épaules de son manteau quand la maison était secouée par les bombes.

Chaque fois qu’elle passait devant le No 135, Ulrike sentait sa gorge s’assécher. La sensation terrible de soif lui revenait, comme en cette fin d’avril 1945, lorsqu’elle n’était plus sortie voir la lumière du jour depuis sept jours, et que sa langue s’était transformée en une épaisse boule de carton qui l’empêchait presque de respirer.

Ce jour-là, Ivan était arrivé en défonçant la porte. Sur le coup, Ulrike avait eu peur, mais quand elle avait vu la bouteille d’eau dans sa main gauche, elle avait tendu instinctivement la main. Ivan avait ri. Un rire lourd et profond, qui révélait la force immense cachée dans ce petit corps frèle qui semblait perdu dans l’uniforme brunâtre. Le jeune soldat aux yeux tristes mais dont la blancheur était éclatante sur son visage sale, lui avait donné la bouteille en riant, et Ulrike en avait avalé goulûment une longue lampée, avant de se mettre à tousser. Sa gorge brûlait comme si elle avait avalé des braises, et sa toux violente couvrait presque les rires d’Ivan auquel s’étaient joints deux camarades.

Puis il avait pointé sa mitraillette sur Inge. Sa mère s’était levée et avait crié. Il avait fallu trois coups de crosse pour la faire taire, et les soldats avaient hoché la tête d’un air admiratif. Ulrike avait regardé Monsieur Steiner, qui ne bougeait pas, et fixait le bout de ses chaussures encore cirées. Elle s’était souvenue qu’elle l’avait vu les nettoyer le matin même, lorsqu’il était revenu encore une fois bredouille de la corvée d’eau, en annonçant fièrement que deux jeunes déserteurs indignes du Führer venaient d’être pendus au coin de la rue. Mais Ulrike avait aussi remarqué que depuis deux jours, Monsieur Steiner ne portait plus l’insigne du parti à sa boutonnière.

Inge criait. Ulrike avait mis les mains sur ses oreilles, et avait essayé de fermer les yeux, mais elle n’y était pas parvenue. Et elle avait tout vu. Elle avait vu Ivan violer sa sœur, puis les deux autres s’en prendre à sa mère. Puis ce fut le tour de la maman des deux jumeaux qu’Inge avait bizarrement essayé de distraire pendant ce temps là. Leur frère de 5 ans avait frappé de toutes ses forces l’Ivan qui violait sa mère, ce qui avait semblé beaucoup amuser les russes. Ils étaient repartis en emmenant Dieter, qu’ils avaient exécuté dans la rue. Sa blessure loin de le sauver, l’avait désigné comme victime expiatoire.

Pendant une semaine, chaque jour, chaque nuit, parfois plusieurs fois, des groupes d’Ivan avaient envahi la cave. Mais Ulrike avait toujours échappé aux viols. Sans doute était-elle juste un peu trop jeune.

Alors maintenant, parfois, elle évite de prendre la Greifswalderstrasse. Même si cela prolonge son trajet de plusieurs minutes, c’est moins douloureux.

Mais dans ce cas, elle doit traverser le Volkspark Friedrichshain, et souvent elle y voit Wolfgang.

Ulrike est arrachée à ses souvenirs par le tintement des pièces dans son assiette. Elle lève la tête vers une femme aux cheveux et aux yeux gris, baissés et las qu’ont souvent ceux qui ont connu ce fameux printemps et l’odeur des soldats. Elle remercie, puis la regarde s’en aller du pas traînant de ceux qui ne peuvent plus avancer. Et son passé n’a alors aucune peine à ressurgir, pour combler le vide du présent.

Wolfgang était le fiancé d’Inge. Il survit dans Volkspark Friedrichshain, sur un banc public, depuis que celle-ci n’est pas rentrée du travail, un soir d’été, voilà 26 ans. Elle était secrétaire chez un avocat dans la Bülowstrasse. Très dévouée à son patron, elle rentrait souvent tard.

Ulrike savait bien que sa soeur essayait d’oublier dans son métier tout ce qui avait bien pu leur arriver. Elle aurait bien aimé y parvenir aussi, mais sa tête était pleine de bruit, d’explosions, de cris, tout le temps, et elle n’avait jamais réussi à apprendre à lire, pas pu devenir secrétaire, et n’arrivait pas à se trouver un mari. Elle avait bien trop peur des hommes.

Mais pas Inge. Inge avait tout ça, mais un soir, elle n’était pas rentrée.

On l’avait enfermée de l’autre côté. Ou l’inverse. Ulrike n’avait jamais compris pourquoi, mais du jour au lendemain, la ville avait été envahie de militaires, et coupée en deux par des rouleaux de barbelés. Wolfgang s’était battu quelque fois avec les soldats, cet été-là. Puis quelques semaines plus tard, Ulrike avait aperçu Inge, de l’autre côté, sur une petite estrade de bois. Elle était perdue dans une foule immense, et faisait des signes avec un foulard blanc. Ulrike avait crié pour saluer sa sœur, mais on ne pouvait rien entendre. A ses côtés, Wolfgang n’avait pas bougé, tétanisé. La foule était dense, agitée, et triste.

C’est la dernière fois qu’Ulrike avait vu sa sœur. Peu à peu, il était devenu totalement impossible de s’approcher de cette nouvelle frontière, qui fut rapidement remplacée par un mur surmonté de barbelés.

Peu après, une voisine lui avait lu la lettre que le patron d’Inge lui avait adressée, et malgré les passages censurés, Ulrike avait compris. Sa soeur s’était pendue.

Dans une cave.

Avec un fil de fer barbelé.

Depuis ce jour, Wolfgang n’a plus dit un mot. Il a quitté son travail de maçon. L’idée même de construire un mur lui fichait la nausée. De temps à autre, Ulrike lui apporte un peu de soupe et un morceau de pain. Il lève alors les yeux, la regarde d’un air las, comme s’il ne la reconnaissait pas, puis porte sa bouteille chérie à ses lèvres, avale une gorgée de cette eau brûlante. La même qu’Ivan avait offerte à Ulrike.

Aujourd’hui elle est passée dans la Greifswaldstrasse. Les bourdonnements dans sa tête sont plus forts que lorsqu’elle passe dans le parc. La journée semble ne pas vouloir finir, encore une fois, et Ulrike espère que dans une heure, lorsqu’elle pourra fermer, la recette du jour lui permettra de prendre le S-Bahn, et d’éviter tous ces souvenirs. Elle en a eu assez aujourd’hui.

Le hall est tout à coup envahi par les rires bruyants d’un groupe de jeunes français. Apparemment ravis de leur journée de l’autre côté, ils se passent la bouteille de l’Ivan en toussant, puis disparaissent dans les toilettes. Ulrike secoue la tête en regardant son assiette vide.

C’est alors qu’elle remarque un garçon qui paraît plus jeune que le reste du groupe. Son sac aux lettres fluorescentes sur le dos, il la regarde tristement. Il y en a souvent un ou deux comme ça, que le gris de ce côté du mur semble avoir avalé. Le regard légèrement apeuré, il s’accroche à son sac banane, qui sans doute contient son passeport et son visa pour l’autre côté, comme à une bouée de sauvetage. Il préférerait sans doute se retrouver nu que de perdre ces précieux sésames pour la liberté qu’il connaît.

Ulrike soutient son regard, et s’étonne alors de son air de ressemblance avec la photo de son père, la seule que sa mère avait réussi à sauver du désastre.

Elle essaie de lui sourire. Le jeune garçon s’enfuit alors, et rejoint ses camarades dans les toilettes, en riant crânement.

Ulrike entend la bouteille vide de l’Ivan que l’on jette sur le sol. Le groupe ressort, toujours tapageur. Une pièce de 10 Ost-Pfennig tombe dans l’écuelle, presque par hasard, et Ulrike les voit disparaître dans la gare. Ils rentrent chez eux.

Ailleurs.

Ils ne l’ont pas vue.

Le léger tintement sur la porcelaine lui fait tourner la tête. L’adolescent vient de glisser timidement dans l’assiette une poignée entière de pièces de 10 Ost-Pfennig.

Ulrike est aussi gênée que lui, et s’étonne de ce regard à la fois timide et mutin, qui lui rappelle celui d’Inge. Elle voudrait lui dire merci, mais il est déjà dehors. Elle le regarde pensivement s’éloigner en soupirant, soulagée. Elle pourra prendre le S-Bahn ce soir, et éviter Wolfgang et la Greifswalderstrasse.

Elle prend son bidon en fer blanc et son balai, et s’en va ramasser les restes de la bouteille.

Lorsqu’elle revient à sa petite table, elle y trouve un bouquet de fleurs, enroulé dans un fin papier blanc. Par les portes grandes ouvertes, elle aperçoit le jeune garçon étrange qui s’enfuit. Il traverse la place en courant, agrippé à sa ceinture banane, et puis pénètre dans la gare, vers un de ces trains qu’elle ne verra jamais.

Elle se rassied lentement, prend les fleurs dans ses mains, y plonge son nez. C’est peut-être ça l’odeur du printemps, se dit-elle. Elle les arrose de quelques larmes dont elle croyait depuis longtemps avoir épuisé tout le stock.

Ulrike est heureuse. Jamais elle n’a reçu plus beau cadeau d’anniversaire...

« Nouvelle mauvaise » fleurie, par arpenteur, passe-muraille depuis 1971

(c)photo arpenteur1987-2003 - berlin

 

PS : à propos d'anniversaire les Virgules ont 2 ans aujourd'hui. Merci à tous de les avoir fait vivre jusque là

par Arpenteur publié dans : Nouvelles mauvaises
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Dimanche 6 janvier 2008

En feuilletant cet atlas du début du siècle précédent sur l’étal du bouquiniste, Christophe n’arrivait pas à oublier l’étrange sensation que lui avait procuré l’ouvrage qu’il venait de reposer. Il tournait avec soin des pages qui, en craquant légèrement, lui révélaient les gravures en noir et blanc de cartes de pays qui n’existaient plus. Pourtant il savait déjà qu’il achèterait l’autre livre.

Il recula de quelques pas le long du présentoir bancal abrité par une épaisse bâche verte, que le marchand installait tous les mercredis à l’extrémité de la Rue du Marché. Il reprit en main la couverture rigide et habillée d’un cuir brun et usé. A nouveau, il eut l’impression étrange que de la chaleur s’en dégageait. Il ne leva pas les yeux vers le vendeur au visage troublé par la fumée de son cigare, que la visière de sa casquette gavroche emprisonnait, assombrissant encore son regard mystérieux comme un grimoire.

-          Ah ben il était temps. J’pensais jamais l’vendre c’lui-ci. Ca fera 10 euros, machouilla le bouquiniste autour de son cigare.

Christophe le paya avec le sentiment de franchir un interdit, comme un adolescent qui ose son premier magazine « pour homme ».

Il glissa le livre sous sa veste pour le protéger de la pluie qui commençait à tomber, mais d’une certaine façon, et pour des raisons qu’il ne comprenait pas, il voulait aussi le cacher. Submergé par l’impatience, il s’arrêta toutefois une cinquantaine de mètres plus loin, sous un abribus. Appuyé contre une grande affiche vantant les bienfaits magiques et protecteurs d’une marque de préservatifs, il commença à lire.

3 mars 1973

Je suis né hier. Ce fut une journée plutôt agitée, et j’avoue que je n’ai pas tout compris. Après une petite baignade, j’ai fait brièvement connaissance avec mes parents, avant que l’assistante de la sage-femme ne m’installe dans la nurserie parmi une vingtaine d’autres berceaux. Aujourd’hui, je vois de temps en temps mon père, mes grands-parents, et ma tante, qui se battent en me pointant du doigt, chacun essayant de prouver à l’autre que je suis dans tel berceau et non dans tel autre. Je vois mon parrain qui me fait coucou avec un air béat, et qui va laisser une grosse trace graisseuse sur la vitre tellement il y appuie son nez. Ca lui fait vraiment une tête bizarre, et j’espère pour lui qu’il n’est pas tout le temps comme ça.

Statistiquement parlant, on m’a donné le prénom le moins original de l’année. Soit. De toute façon, je ne peux rien y faire. Et là, ce que je veux, c’est manger et dormir. Dans l’ordre. Je n’ai donc qu’une seule solution, me mettre à crier.

Christophe referma le livre en souriant, après avoir constaté avec étonnement qu’il n’avait pas de titre, et que le nom de l’auteur n’y figurait pas. Puis il le fourra sans sa sacoche, et repris sa route.

Il pressa le pas, autant pour ne pas se laisser tremper par la pluie froide de ce mois de novembre qui commençait, que pour arriver au plus vite chez lui. Il espérait qu’il y serait seul. En principe, le mercredi Marielle devait être au cours de gymnastique avec leur petite Laure. Il pourrait alors tranquillement se plonger dans cette lecture, dont il sentait à travers son sac, la brûlante attirance battre contre sa hanche.

Il n’y avait personne à la maison. Toutefois, plutôt que de s’installer dans son canapé au salon, Christophe alla dans son bureau, et se contenta de son inconfortable chaise à roulette. Il ne voulait pas être dérangé lorsque sa famille rentrerait. Ce livre, il le savait, devait se lire seul. Comme tous les journaux intimes.

Ce besoin urgent de le découvrir l’étonnait, l’agaçait presque. Il avait toujours détesté les journaux intimes. Il n’en avait jamais tenu, et il se souvenait avoir été particulièrement moqueur, presque méchant, lorsque Marielle lui avait avoué qu’elle conservait encore quelque part celui qu’elle avait rédigé pendant ses années de lycée.

Page après page, il avançait rapidement.

14 février 1980

Ce soir, papa m’a laissé me coucher un peu plus tard, et on a regardé ensemble la descente des Jeux Olympiques d’hiver. C’est à Lake Placid, quelque part en Amérique, et ça faisait drôle de voir de gens skier en plein jour alors qu’ici il faisait nuit. Il m’a expliqué encore une fois que la terre est une boule qui tourne, que le soleil est comme un lampe, et que lorsqu’il fait nuit quelque part, ailleurs il fait jour. Mais je ne comprends pas tout. Il a essayé de me montrer avec une orange et une lampe de poche, mais il a tout fait tomber, ce qui a renversé le thé de maman. Je me suis  moqué de lui parce qu’il est toujours maladroit et que pour une fois ce n’était pas moi qui faisait une bêtise. Maman, elle était plutôt fâchée. Pas vraiment à cause du thé renversé, mais, à ce que j’ai compris c’était la faute d’un certain Valentin, et que papa aurait dû les inviter au restaurant, et qu’il aurait au moins pu faire un effort aujourd’hui. Ce Valentin, je sais pas qui c’est, moi, mais je l’aime pas. 

Après la course, on était triste parce qu’on n’a pas eu de médaille, mais moi j’étais content parce que j’avais pu faire comme les grands.

Tournant les fines pages avec soin, Christophe découvrait peu à peu une histoire qui étonnamment le passionnait, l’emportait. Il n’entendit pas sa femme l’appeler pour le dîner, et sursauta quand elle ouvrit brusquement la porte de son bureau pour venir le chercher.

-          Tu fais quoi ? Ca fait 10 minutes que je t’appelle. Ca va être froid.

-          Rien. Je lis, répondit-il avec le sentiment d’être pris en flagrant délit, sans savoir de quoi.

-          Et lire ça rend sourd ? On aura tout vu. Aveugle je veux bien, mais sourd, on ne me la fait pas. Allez, viens maintenant, dépêche-toi.

Christophe glissa le petit livre sous une pile de factures, et sortit de son bureau.

Après un repas très silencieux, pendant lequel il fit des efforts pour paraître présent, et participer un minimum à la conversation, il alla dans sa chambre dès qu’il eût bordé la petite Laure, ce qu’il fit bien plus rapidement que d’habitude, malgré lui.

Allongé sur son lit, il résista quelques instants, pour la forme, faisant tourner son bouquin entre ses mains. Il était chaud, c’était certain. Et il reprit sa lecture. Presque jour après jour, sans interruption, une vie entière défilait devant ses yeux.

2 mars 1986

Cet après-midi, j’ai pu inviter des copains à la maison, pour mes treize ans. On s’est bien marré. Mais lorsque Maman est venue nous apporter le gâteau avec les bougies, sur lequel il était écrit « Bon anniversaire Christophe », c’était trop la honte. Je lui avais dit que je ne voulais pas de gâteau comme ça, et surtout pas avec des inscriptions comme pour un bébé.. Ca m’énerve qu’on ne m’écoute jamais. J’ai rien mangé et je suis parti dans ma chambre. Elle tapait contre la porte en disant que ce n’était pas poli de laisser mes invités en plan, mais au point où j’en étais, ça aurait été encore plus la honte de ressortir. Alors je suis resté, et j’ai feuilleté mes atlas.

Ils vont bien se foutre de ma gueule demain à l’école. Cette nuit c’est sûr, je dors avec la fenêtre ouverte et sans couverture. Avec un peu de chance je tomberai malade.

Les pages tournaient vite, presque toutes seules. Le cœur de Christophe battait dans sa poitrine avec une violence inouïe. Il était comme hors d’haleine. Essoufflé par la lecture. Jamais encore un livre ne lui avait procuré ce genre de sensation.

Il n’eût pas le temps de trouver ça ridicule, car Marielle arrivait. Précipitamment, il éteignit la lumière, et cacha le livre sous le matelas. Ce geste, comme tout ce qu’il venait de lire, lui rappela bien des souvenirs.

Il se souvenait très bien de cet adolescent qui cachait des trucs sous son matelas, et qui vexé par le gâteau d’anniversaire de ses treize ans, s’était enfermé dans sa chambre ; il était présent ce jour-là.

Le lendemain matin, il partit travailler, mais n’alla pas jusqu’à son bureau. Il se rendit dans un autre quartier, et arpenta les rues pour trouver un café tranquille. Il voulait être seul, ne surtout pas être dérangé. Il ne prit pas le temps d’apprécier le charme désuet de ce bistro de quartier, au parquet centenaire et grinçant, ni la beauté patinée des tables de bois usées par les milliers de tournées partagées depuis presque deux siècles.

Il s’installa sur le banc en coin, à la table la plus éloignée du comptoir. Avec un mélange d’impatience et d’appréhension, Christophe ouvrit lentement le livre. La couverture craqua doucement, et pour la première fois, il remarqua que les pages n’étaient pas numérotées. Il le feuilleta une nouvelle fois avec application, prenant toutefois bien soin de ne rien lire. Puis il atteint la date affichée sur le journal du jour, qui était posé à côté de son café crème.

10 novembre 2007

Hier, je me suis acheté un livre. C’était bizarre. Je ne voulais pas l’acheter, mais c’est comme s’il m’avait appelé. Je sentais que je n’avais pas le choix. Quand je suis arrivé à la maison, j’ai immédiatement commencé à lire. Rien n’aurait pu m’en empêcher. Marielle m’a reproché mon air absent pendant le repas. J’ai prétexté un problème professionnel et une grande fatigue, et suis allé me coucher tôt, la laissant seule devant la télévision, et me sentant coupable d’avoir bâclé la mise au lit de Laure. Plus j’avançais dans ma lecture, plus le héros de ce livre me semblait familier. Et c’est peu dire. C’était moi.

Moi et personne d’autre.

C’était le journal intime que je n’avais jamais écrit.