Se la pète ici

courrier des lecteurs, lettres d’insultes non anonymes, demandes d’autographes, commandes de produits dérivés, achat des droits pour le cinéma, conseils pour devenir joueur de pipeau professionnel, sponsoring à plus de cinq zéros, ou autres raisons indispensables de me contacter directement ? glissez votre message dans l’enveloppe, léchez le timbre, et collez-le ici 

 

 

 

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DURA LEX...

Toutes les lettres (et les chiffres aussi, allez, soyons pas radin) formant les mots qui constituent ce blog, ainsi que tout ce qui s’y trouve, y compris la super méga géniale bannière, sont protégés par la loi, des playmobils surarmés, et plein d’autres trucs plutôt cool. Alors on ne copie pas, on ne vole pas, on ne tire pas les cheveux des filles à la récré, sinon, je vais chercher des copains très baraqués, et on vient tous chez toi manger des pizzas aux anchois sur ton canapé, mettre tes boyaux en guirlande sur ton yucca, et casser ta télé. Alors fais super gaffe les gens. 

 

 

 

 

 

 

 

Avec le temps va

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Nouvelles mauvaises

Vendredi 28 juillet 2006 5 28 /07 /2006 17:10

A peine installé sur mon siège, dans un wagon presque vide, je suis interpellé par un jeune homme trapu, dont le crâne rasé révèle une peau halée, et dont la bouche cernée d’un petit bouc pointu me dit avec un étrange accent : 

- C’est libre ?  

Evidemment je réponds oui. 

Il s’assied à côté de moi. Pourquoi ? il y a des tas de place libres partout dans le wagon. 

Je n’ai pas le temps d’espérer qu’il me laisse lire tranquillement, puisqu’à peine assis, il engage la conversation. 

Il parle beaucoup, questionne comme un enfant. Sa voix est saccadée, et haut perchée. Tout le monde doit l’entendre dans le wagon et je déteste ça. Son dialogue est décousu, il passe du coq à l’âne, me parlant dans la même phrase du concert qu’il a vu il y a deux jours, et de sa petite sœur morte sous ses yeux dans un accident de voiture. 

Il me fait peur. J’aimerais qu’il parte. Je cherche bien inutilement de l’aide dans le regard du contrôleur, mais je dois simplement avoir l’air de bavarder avec un ami. Je ne veux pas qu’il soit mon ami. Ni qu’il croie que je suis le sien. 

Je réponds à ses innombrables questions, le plus brièvement possible, regardant par la fenêtre aussi souvent et longtemps que la politesse le permet, rêvant de me perdre dans la forêt de bouleaux qui défile interminablement. 

- C’est quoi ton soda préféré ? 

Je me tourne vers lui, interloqué. 

- Euh, je sais pas trop. Le coca je pense. 

- Pepsi ! hurle-t-il, c’est pepsi le meilleur soda, et tu ferais bien de ne pas l’oublier. 

Je devine les sourires en coin des autres voyageurs, qui doivent tous remercier le ciel que cela soit tombé sur moi. 

Je vais aux toilettes, tenter de reprendre mes esprits, de faire une pause, de trouver un échappatoire. Respirer. Simplement. 

Mais il faut que j’y retourne, je ne peux pas faire si long. Quelqu’un attend derrière la porte. 

Je titube dans le couloir sous les cahots du train. Les passagers évitent mon regard. Je me rassieds. Il demande : 

- Tu aimes quoi comme beurre de cacahuètes ? 

- Je n’en mange que très rarement, je n’aime pas trop ça, alors tu sais, je connais pas les marques. 

- Pourtant il n’y en a qu’une qui soit vraiment du beurre de cacahuètes, tu sais ? 

- Sans doute oui, murmuré-je, pour essayer de lui faire comprendre qu’il n’a pas besoin de parler si fort. Et c’est laquelle alors, histoire que je puisse y goûter et peut-être que j’aimerais. 

- C’est sûr que tu aimerais, répond-il brutalement. 

- C’est quoi alors ? 

- Je ne te le dirais pas, non. Tu ne le mérites pas, soupire-t-il. 

Je me tais. 

Pendant environ trois minutes, c’est le silence. Le plus long silence depuis près de deux heures. Je reprends espoir. 

Il ne tarde pourtant pas à recommencer. Ses questions sont de plus en plus saugrenues. Je les entends à peine. Je vois simplement son bouc s’agiter autour de sa bouche. Je suis sonné, saoulé, hagard. Il a l’air agacé. 

«  Tu aimes la pluie ? Pourquoi pas ? Tu trouves que c’est admissible qu’un bus ait du retard ? Ta mère fait de la confiture aux fraises ? Tu te touches beaucoup quand tu voyages seul ? Tu préfères la salade verte ou de carotte ? Pourquoi ?…. » 

Encore 10 minutes, et je pourrai enfin descendre. Je ne me sens pas bien. Je n’en peux plus. Je veux être tranquille. Je le lui dit. En douceur. 

Il me fait répéter. 

Son regard est dur. Ma voix tremble. 

- Tu sais, rétorque-t-il, je trouve qu'on devrait visiter ce site ensemble. La nature est à tout le monde, et ne pas vouloir partager, vouloir voyager seul, c’est voler. 

Et il pose sa main sur mon poignet quand je saisis mon livre. Elle est froide, ferme. 

Le train ralentit. Je me dépêche de prendre ma veste. 

- Pourquoi es-tu si pressé mon ami ? 

Je suis au milieu du wagon, debout, entouré de passagers, quelqu’un, lui, me parle en plus, et pourtant, je ne me suis jamais senti aussi seul. 

Je prétexte un mal de ventre, le besoin d’aller aux toilettes de la gare : 

- Il ne faut pas m’attendre, pars devant, je te rejoindrai. 

Il acquiesce, sourit. Je respire un peu mieux. 

Bien avant que le train ne soit arrêté, je suis devant la porte. Il est juste derrière moi. Je le sens. 

Je saute du train dès que les portes s’ouvrent, en le saluant de l’air de plus jovial possible. 

D’un pas rapide que j’espère assuré malgré mes jambes en coton, je me dirige vers les toilettes, prêt à y rester pour l’éternité s’il le faut. 

J’entre dans la cabine, et je referme la porte, qui me résiste et me repousse en arrière. 

Ses yeux perçants me glacent quand le bouc pointu me dit d’un ton égal : « il ne faut pas faire ça mon ami… » 

Cette simple phrase me fait froid dans le ventre, comme un éclair de métal : « je ne suis pas ton ami » ai-je envie de hurler. 

Et je vois sa main. Et la lame rougie qui s’éloigne de moi. Puis qui revient. C’est frais, cela ne fait pas mal. 

« Tant mieux », ai-je le temps de penser, avant de la sentir encore glisser. 

Je m’affale sur la cuvette. Il fait froid. 

Sans un mot, il se retourne. La porte se referme lentement sur son absence dans un léger grincement. Je fixe la trace rouge de ses doigts sur la paroi. 

« Enfin, enfin, il est parti… Je vais attendre encore un peu ici, pour être sûr ». 

Et je m’endors.  

« Nouvelle mauvaise », par Arpenteur, agent ferroviaire depuis 1971

(c)photo arpenteur2005 - transibérien, mongolie

Par Arpenteur - Publié dans : Nouvelles mauvaises
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Vendredi 29 septembre 2006 5 29 /09 /2006 08:22

C’est vrai qu’au début j’avais peur la nuit. Mais maintenant je m’y suis faite. Et puis j’ai toujours mon couteau, posé sur la tablette, alors je ne risque rien. En fait je préfère même travailler la nuit. C’est plus calme, et l’obscurité emballe le monde dans un voile de douceur mystérieuse. Tout est plus propre, plus silencieux. 

Tous les soirs quand je m’installe dans la petite cabine jaune et bleue, je me l’approprie un peu. J’y amène un petit ours en peluche que j’ai depuis ma naissance, et cette photo où je suis avec Maman, devant le cirque qui venait chaque année dans la ville voisine. J’avais 11 ans. Elle est morte l’année suivante, un accident sur l’autoroute. Depuis je suis seule, toujours. Heureusement que j’ai trouvé ce boulot au péage routier, il m’a permis de sortir enfin du foyer d’accueil.

Et maintenant j’aimerais sortir d’ici, de cette cabine, de ce village, de cette région. Partir comme tous ces gens à qui je dis, nuit après nuit : « 9.80… merci… bonne route ». Mais comment partir, avec quoi, pour où ? Je n’irais pas loin avec mon vélo, et de quoi vivrais-je ? 

Alors je rêve la nuit. Quand je vois arriver au loin les phares d’un véhicule, comme deux gros yeux jaunes qui me scrutent, je m’amuse à deviner la couleur de la voiture, ou son pays d’origine. Parfois je gagne. Parfois non. 

Quand il n’y a personne, je lis les magazines de voyage invendus que me donne le tenancier du kiosque au coin de ma rue. Jamais je ne pourrais les acheter. Je m’imagine traversant des déserts, escaladant des montagnes, nageant dans une mer turquoise. Mais régulièrement les yeux jaunes jettent un coup de projecteur sur ma réalité, sur ma prison. 

« 9.80… merci… bonne route ». 

J’aimerais savoir où vont ces gens, ou ce que transportent ces camions. Mais les conducteurs ne me voient pas. Pour eux je ne suis qu’une machine, un obstacle au milieu de leur trajet. De temps en temps on me dit bonsoir, mais en fait je crois que je n’existe pas. 

Ce soir-là il pleuvait. 

J’aime quand il pleut. Tout brille quand une voiture arrive. J’aime bien ce qui brille. Maman elle avait un collier qui brillait, j’aimais bien le toucher, il prenait toutes sortes de reflets, comme s’il était vivant. Quand il pleut, l’autoroute, elle aussi devient vivante. Jean m’a dit bonsoir vers 2h40, en souriant. La pluie et un sourire. C’était vraiment une nuit réussie. 

Le lendemain, il pleuvait toujours, et lui, il m’a encore souri. Et il a disparu dans les ténèbres. Tout à coup, j’ai entendu des coups sur ma vitre. J’ai sursauté, posant la main sur le couteau, et j’ai vu Jean qui agitait une petite bouteille de jus de fruit : 

- Coucou. Un peu de soleil en bouteille pour égayer cette nuit pluvieuse ? 

J’ai regardé ma main sur le couteau, et la couverture du magazine sur mes genoux. Un village de pierres blanches, accroché à une falaise surplombant une mer d’un bleu profond, qui brille de mille feux sous un soleil éclatant. Il a cogné encore contre la vitre avec la bouteille, tout sourire.

- Vous savez, je n’ai pas le droit d’ouvrir en principe. Et puis, il y a pas de place pour deux ici. 

- On le dira à personne. Allez, je suis sûr que vous avez soif. Je m’appelle Jean. 

- Moi c’est Jeanne, mais je préfère qu’on m’appelle Jane. 

Il a ri. Moi pas. Et j’ai ouvert, je ne sais pas trop pourquoi. Il dérangeait ma nuit et ma pluie, en voulant y mettre du soleil. Il a fini par rester jusqu’au lever du jour, assis par terre près de la porte. On a parlé pendant des heures. Une discussion délicieuse, machinalement ponctuée par mes « 9.80… merci… bonne route ». 

Il est revenu souvent partager mes nuits, caché dans un petit coin. Je lui confiais mes envies de voyage. Un matin à la fin de mon service, dans la lumière pâle du petit jour, il m’a emmené vers sa voiture, dans le parking, et m’a fait me mettre au volant. 

- Tu verras, on peut aller plus loin avec ça qu’avec ton vélo. 

C’était une VW, elle était grande, noire. Les gouttes de pluie la paraient d’un manteau de perles brillantes. Il a fini par m’apprendre à conduire, et m’a dit qu’un jour, je l’emmènerai en voyage. J’ai ri. 

J’aime bien repenser à ces nuits-là. Depuis la mort de Maman, personne ne s’intéresse à moi. Au foyer, on me laissait toujours de côté. On disait que j’étais débile, alors que c’est juste que j’étais trop triste pour me concentrer sur mes leçons. Je ne pense pas que je suis débile. Et Jean non plus. 

Cette nuit il est venu avec une rose : « Il te faut partir, tu dois te libérer de tout ça. Ne reste pas au bord du chemin, le monde t’attend ». 

Je regarde la voiture qui arrive, et la route qui brille dans le halo de lumière blanchâtre. Si la plaque d’immatriculation se termine par un numéro pair, je gagne. C’est un 4. 

Je mets la peluche dans mon sac, je décroche la photo de maman, et je prends mon couteau. Je bloque la barrière en position ouverte, et pour la dernière fois, je sors dans la nuit. La pluie caresse mon visage. C’est doux. 

Il a raison. Je dois partir. Je le serre dans mes bras. Et d’un coup il comprend : je m’échappe. Il a l’air triste, il devient pâle, et puis ferme les yeux. C’est pourtant son idée. 

Je place la rose sur le tableau de bord. Elle brille dans son emballage doré. Je démarre. Je vais passer le péage, c’est la première fois que je serai de ce côté-ci de la barrière. D’une main tremblante d’impatience, j’appuie sur le gros bouton rouge, et en grésillant, la machine me donne enfin mon propre ticket. Je le regarde émerveillée, alors que j’en ai eu des milliers entre les mains.

Mais celui-ci, c’est le mien.

Je le pose délicatement sur le siège du passager, à coté du couteau. Lentement, me délectant de chaque seconde, j’appuie sur l’accélérateur, et je m’enfonce dans la nuit. 

Je suis libre… 

Je trouverai bien un moyen de me débarrasser du cadavre de Jean en cours de route… 

« Nouvelle mauvaise » pluvieuse, par Arpenteur, garde-barrière depuis 1971

(c)photo arpenteuse2006

Par Arpenteur - Publié dans : Nouvelles mauvaises
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Jeudi 26 octobre 2006 4 26 /10 /2006 08:40

Quand j’avais vu cette annonce dans le Messagero Toscano, j’avais tout de suite été tenté. Je savais que des gars de la ville voisine étaient partis, qu’ils travaillaient dur, quelque part dans la montagne, mais on disait qu’ils étaient bien payés.

J’ai pris le vélo rouillé du grand-père, et je suis descendu chez Marco. Dans la petite ruelle étroite où il habitait, derrière l’église, il n’y avait que sa maman, en train de plumer un poulet devant leur porte ouverte.

- Marco ? Il est encore chez cette Maria. Il ferait mieux d’aller bosser avec son père. Les tomates ne vont pas se ramasser toutes seules…

Je n’ai pas attendu qu’elle finisse sa litanie, je l’entendais trop souvent. Elle parlait encore lorsque j’ai tourné au coin de la rue, manquant de renverser la femme du cordonnier, qui revenait du marché, portant tant bien que mal une pastèque plus grande qu’elle.

J’ai retrouvé Marco devant la ferme des Bastini, peu après la sortie du village. Il parlait avec Maria pendant qu’elle étendait le linge. Je lui ai fait un petit signe, et il m’a rejoint. J’ai juste eu le temps de voir une ombre passer dans le regard bleu de la jeune fille. Je poussais le vélo grinçant sur la route, il marchait à mes côtés. On s’est assis sur le petit muret de pierres sèches qui bordait le chemin.

- Mais si, je te dis que c’est une bonne idée. On travaillera dur, mais on sera ensemble, et on se soutiendra. Et quand nous reviendrons, nous serons les rois du village, et tu pourras payer une maison à Maria.

- Mais elle ne voudra jamais que je parte si longtemps, et moi non plus. C’est loin la Suisse. Et puis je ne suis jamais allé à la montagne, je ne sais pas si j’oserais.

- Ecoute, continuais-je, c’est notre chance, la chance de notre vie. C’est l’aventure. Quand on reviendra on sera des hommes, des vrais, et on sera riches.

- Je ne sais pas, vraiment.

- On va voyager, on verra la neige. On va quand même pas rester toute notre vie ici, sans jamais avoir vu le monde.

Je voyais dans ses yeux briller le goût de l’aventure. Mais en même temps son regard restait fixé sur la ferme, et les draps blancs que Maria était en train d’étendre près des oliviers. On entendait le bruissement du vent dans les feuillages. Les chants des insectes soulignaient nos silences.

Il s’est levé, et repartant vers la femme qu’il aimait, il me dit en souriant, la main devant les yeux pour se protéger du soleil :

- Je vais en parler avec son père. Ne pars pas sans moi.

Quelques semaines plus tard, nous montions dans le train. J’étais excité comme jamais. Sur le quai, Maman pleurait. Mon père n’était pas venu, il disait que les vendanges approchaient, et qu’il avait du travail. Je crois qu’il voulait rester seul en fait. Maria était dans les bras de sa mère qui lui caressait sa longue chevelure noire. On ne voyait que son dos secoué de sanglots.

C’était dur de partir, mais l’excitation de l’aventure était plus forte que tout. Dès que le train a quitté la gare, nous avons ouvert la bouteille de vin rouge bien fraîche que mon père m’avait donnée, et nous avons trinqué à notre succès, la tête pleine de rêves, de montagnes, et de retour triomphal.

Après deux jours de voyage, l’euphorie s’était apaisée. Elle a vite été remplacée par de l’appréhension quand nous sommes descendus du train à la gare de Sion, et que le camion nous attendait. Autour de nous, une vingtaine de jeunes gars comme nous, l’air perdu avec un petit balluchon. On nous a fait comprendre qu’on devait embarquer dans le camion, et en silence on s’est installés sur le pont arrière, assis sur nos bagages. La route était chaotique et sinueuse. J’avais l’impression qu’elle était entourée de ravins, et l’odeur des gaz d’échappement mêlée à l’angoisse a vite fait de me rendre malade. Jamais je n’avais été aussi haut. Ces montagnes avaient l’air si rudes, si hostiles, avec leurs sommets acérés qui disparaissaient dans les nuages foncés. Qu’elle était loin la verdoyante campagne de chez nous, le ciel bleu et le soleil. « Ca commence bien » me disais-je, en vomissant par-dessus la ridelle.

Puis tout à coup, on a débouché sur le chantier, entre deux parois rocheuses vertigineuses. Ca grouillait de partout. Trois mille ouvriers. On aurait dit une ville en pleine effervescence, et après avoir quitté le calme du village, c’était étourdissant. Des camions, des grues, des rochers, et de la boue, partout. L’univers était brun, gris, sale. Les machines, les hommes, tout. Des engins gigantesques dont je me demandais bien à quoi ils pouvaient servir semblaient littéralement avaler la montagne.

On s’est installé dans le grand bâtiment préfabriqué de neuf étages construit devant le barrage, à plus de 2300m d’altitude. Les ouvriers l’appelaient le Ritz. Je fus rassuré quand un ancien me confirma que le barrage était vide. Bien qu’encore en travaux, il était déjà si grand que le Ritz ressemblait à un cabanon à côté, et j’avais peur d’être emporté par les flots si ça venait à lâcher. Je me sentais minuscule au pied de cette muraille de 285 mètres de haut, 695 mètres de long, et 193 m d’épaisseur à la base. Quinze kilomètres de galeries horizontales, quinze autres de puits de surveillance verticaux dans ses entrailles. On l’appelait la Grande Dixence, et on disait que c’était le plus grand barrage-poids du monde. Je le croyais sans peine.

Passé le mal des montagnes, on se fit rapidement au rythme des équipes, au travail dangereux et harassant. Mais c’était passionnant. L’ouvrage était gigantesque. On était vraiment fier de travailler dessus.

L’ambiance était bonne, même si le soir au Foyer, on entendait des rumeurs. Des accidents se racontaient, mais je pensais que c’était des légendes. Un Autrichien aurait été complètement écrasé contre une paroi par une foreuse, dont le chauffeur n’avait même pas remarqué l’accident. Ou bien ces deux mineurs piégés dans une galerie d’alimentation, et qu’on n’avait pu dégager que cinq jours après l’effondrement. Mais trop tard. Moi, je n’y croyais pas. Ou peut-être que je n’osais pas y croire.

Quand on avait le mal du pays, on parlait de la famille pendant des heures. On rêvait de fortune et de gloire. Chaque soir, Marco relisait les lettres qu’il avait reçues de Maria.

- Tu sais Luigi, je ne pensais pas que ce serait si dur.

- Je sais, moi non plus. Mais l’hiver est presque fini. Et imagine, en 9 mois, on a déjà gagné plus que tout le reste de notre vie. Quand on va rentrer, je m’achèterai une Vespa. J’en prendrai une rouge. Fini le vélo de Nono.

Il riait. Je lui pris les épaules, et je poursuivais :

- Et puis avec ma Vespa j’irai en ville, et je me trouverais une femme, avec des yeux verts, et un sourire étincelant comme la neige au soleil.

Le lendemain matin, en montant sur le chantier, il me dit :

- Je suis vraiment impatient de rentrer. J’en dors plus la nuit.

- Plus que 12 jours, et c’est les vacances. Tiens bon. On va rentrer et on va revoir tout le monde. Imagine tout ce qu’on aura à leur raconter. Toutes ces montagnes, ils ne nous croiront jamais. 

- Luigi, j’ai pris une grande décision, me répondit-il avec sérieux.

- Ne me dis pas que tu ne vas pas revenir, demandais-je tout à coup inquiet.

Je n’aurais pas voulu me retrouver seul. C’était vraiment trop dur, il me fallait un ami, un bout de pays.

- Non, ne te fais pas de souci. Je vais revenir ici, avec toi. On restera ensemble. Toujours. Je vais gagner de quoi nous construire une belle maison, à Maria et à moi. Je vais demander à son père de l’épouser.

Il rayonnait, c’était comme s’il avait été libéré d’un poids. Je l’ai pris dans mes bras, et en riant comme des gamins, on s’est tapé les têtes, faisant tinter nos casques, front contre front cinq fois. C’était notre petit rituel.

C’était fin mai 1957. Le soleil brillait avec force et l’air était de cette clarté qu’on ne trouve qu’en haute montagne. C’était beau.

Je pense que paradoxalement ce fut la pire journée de ma vie. La plus importante aussi. Mais j’ai dû travailler jusqu’au bout, il ne fallait pas qu’il y ait d’arrêt dans le coulage du béton, sinon, il risquait de mal prendre, et sur une construction de cette taille, ça aurait été beaucoup trop dangereux. Alors à partir du moment où l’on commençait à couler une section, on ne s’arrêtait plus, quoi qu’il arrive. Quand la sirène m’a libéré ce soir là, je me suis senti totalement vidé. J’ai marché comme un automate jusqu’au Ritz, mon casque à la main, le goût de la poussière dans la bouche. Les gars sont passés dans le camion qui les ramenait en bas. Je n’ai pas voulu monter. J’avais besoin d’être seul. Je savais à ce moment là, que je ne rentrerai plus...

Arrivé devant le Ritz, je suis directement allé au réfectoire Je me suis assis dans la cabine téléphonique du fond. J’ai appelé au village, chez les Perlotta. C’était une des seules familles qui avait le téléphone. Je leur ai demandé d’aller chercher la fille Bastini. Dix interminables minutes plus tard, j’ai rappelé, et la vieille Perlotta que j’imaginais recroquevillée sur sa chaise dans sa robe noire, m’a passé Maria.

- Ciao Maria, c’est Luigi... Il a trébuché. Tu sais, j’ai vraiment essayé de le retenir. J’ai frôlé sa main, mais mes doigts ont glissé. Il est tombé dans le béton qu’on était en train de couler… Oh Madone… Maria ?... Marco ne reviendra pas…

J’ai raccroché. Les yeux pleins de larmes, j’ai regardé ces montagnes magnifiques que depuis j’ai malgré tout appris à aimer.

Maintenant, le pays, c’est ici.

« Nouvelle mauvaise » alpine, par Arpenteur, chef de chantier depuis 1971

(c)photo arpenteur2006

Par Arpenteur - Publié dans : Nouvelles mauvaises
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Mardi 21 novembre 2006 2 21 /11 /2006 15:54

Martial était content. C’était la première fois qu’il voyageait à côté d’une fille aussi belle. En général, ça le mettait mal à l’aise, car il ne se trouvait pas très mignon, ce que les femmes lui rendaient bien. Il n’était pas moche, non, mais on ne l’avait jamais complimenté sur son physique. Il était plutôt passe-partout, et il devait bien reconnaître qu’il ne s’était jamais fait siffler dans la rue. Quand une femme l’abordait c’était le plus souvent pour lui demander le nom de l’un des amis qui l’accompagnaient, lors de ses nombreuses sorties dans les bars d’étudiants. Ca lui allait bien comme ça, même si parfois, la compagnie d’une femme lui manquait.

Quelle chance aujourd’hui qu’il n’y ait plus d’autre place dans ce wagon. Sinon il n’aurait jamais osé s’asseoir près d’elle. Quand elle engagea la conversation, et qu’ils firent un peu connaissance, il n’en revenait pas. En même temps, il se sentait coincé. Là, il serait bien obligé de lui parler, et de ne pas être trop ridicule. Il lui sourit, essayant de ne pas paraître trop crispé.

A 17h48, le train s’ébranla.

Hélène fut contente de trouver un homme attentif. Cela faisait longtemps que Julien ne s’intéressait plus vraiment à elle ni à ses projets. Elle avait besoin qu’on l’écoute. L’échéance approchait, et elle sentait la tension monter. La jeune trentenaire parlait de ses prochains examens qui lui ouvriraient les portes d’une promotion. Enfin elle pourrait faire quelque chose de plus intéressant que des recherches dans la bibliothèque pour les dossiers de son supérieur. Ce n’était pas qu’elle n’aimait plus son travail actuel, mais elle avait besoin de quelque chose de plus épanouissant, de plus stimulant. Elle voulait avoir la responsabilité de ses propres clients, et montrer à Julien ce dont elle était capable, espérant ainsi raviver quelque peu l’intérêt de son mari. Elle se sentait parfois comme une étoile qu’il avait éteinte. Mais ça, elle se garda bien de le dire à son compagnon de voyage, tout comme elle ne chercha pas à masquer son alliance, qu’elle faisait tourner autour de son doigt.

Martial l’écoutait.

Il n’avait rien d’autre à faire dans ce train.

De tout façon, il ne savait pas quoi dire. Il était toujours un peu emprunté en présence des femmes, et les laissait généralement diriger la conversation, plutôt que de s’acharner à lutter contre le silence en cherchant ce qu’il pourrait bien leur dire, et souvent, plus le silence s’installait, moins il ne parvenait à le briser. Heureusement, celle-ci parlait. Il regardait sa bouche, et le simple mouvement de ses lèvres était plaisant.

Hélène s’attendrissait des attentions de cet étudiant maladroit, et elle accepta avec plaisir quand, au passage du bar roulant, il lui offrit un Coca light. Elle riait sans trop se forcer à ses petites plaisanteries, et s’amusait de son air un peu gauche.

Elle n’ avait rien d’autre à faire dans ce train.

Martial trouvait qu’il avait de la chance. Ce voyage qui devait être ennuyeux devenait finalement des plus agréables en compagnie de cette jolie brune, au sourire enjôleur. Il ne se sentait finalement pas trop mal à l’aise.

Hélène était bien. Elle se laissait bercer par le roulis régulier du wagon, tout en appréciant l’agréable compagnie de cet homme timide, mais si prévenant et attentif.

Elle ne savait pas encore que, dans 58 minutes exactement, il oserait l’inviter à prendre un verre à la gare. Lui non plus ne le savait pas encore. Ce serait au buffet de la gare. « Juste un café, d’accord ? C’est quand même plus classe qu’un soda en cannette quand on veut offrir un verre à une charmante jeune femme ». Et elle accepterait avec plaisir. Ils parleraient peu, se regarderaient, échangeant des sourires gênés au son des annonces diffusées dans le hall d’arrivée.

Il ne savait pas encore que dans 2h23 il serait allongé dans une des chambres de l’hôtel en face de la gare, et qu’elle le chevaucherait, en espérant qu’il ne jouirait pas trop vite.

Elle ne savait pas encore, et ne saurait jamais, que Martial ne profiterait pas de ce moment, concentré qu’il serait à essayer de se retenir en fixant dans la pénombre les motifs en losange des rideaux élimés. Ca faisait si longtemps. Depuis cette fête de fin d’année chez Serge, après laquelle il avait fini complètement ivre chez cette fille, une étudiante en chimie dont il ne savait plus le prénom, et qui était aussi saoule que lui.

En regardant les mains fines de la jeune femme qui jouaient maintenant avec la canette vide, il ne savait pas encore que Hélène parviendrait à jouir, juste avant lui, sans qu’il le sache, trop occupé à contrôler son plaisir, se focalisant sur les clignotements fragiles du « G » mourant de l’enseigne lumineuse.

Elle ne savait pas encore combien elle se sentirait mal en quittant la chambre d’hôtel, ni ne s’attendait aux larmes de honte et de tristesse qu’elle regarderait couler sur ses joues dans le miroir de l’ascenseur, à peine 2h46 plus tard, tout en essayant, de ses mains tremblantes, de s’allumer une cigarette.

Martial ne savait pas qu’il aurait de la peine à s’endormir, et que le lendemain, il serait persuadé d’avoir rêvé, lorsqu’il se réveillerait seul dans cette chambre bon marché à la décoration vétuste. 

Aucun d’eux ne savait qu’ils ne se reverraient jamais, ni ne chercheraient à se retrouver.

Elle ignorait qu’elle devrait trouver mille et un stratagèmes pour se refuser à son mari le temps de faire le test. Elle ne voulait pas qu’il soit peut-être lui aussi touché. Et comment pouvait-elle imaginer combien il serait difficile de lui cacher ses nausées avant d’avorter quelques semaines plus tard, après des nuits et des nuits d’insomnie, et des examens ratés...

Elle ne pourrait quand même pas tout dire à Julien. Elle l’aimait.

Il était maintenant 20h08. Le train entrait en gare.

Et Martial aidait Hélène à descendre sa valise du compartiment à bagage…

« Nouvelle mauvaise » voyageuse, par Arpenteur, horloger depuis 1971

(c)photo arpenteur2006 - budapest

Par Arpenteur - Publié dans : Nouvelles mauvaises
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Lundi 4 décembre 2006 1 04 /12 /2006 08:53

Avec Nicolas, nous nous sommes rencontrés le jour de ses 16 ans. J’ai bien senti que je lui avais plu au premier coup d’œil. Quand nous sommes devenus un peu plus intimes, il m’a avoué qu’il avait craqué tout de suite.

Nous étions un peu hésitants au début, mais très vite, c’était comme si nous ne faisions qu’un.

Je sentais bien qu’il était fier d’être avec moi. C’était un mec quoi. Et moi, je trouvais ça plutôt flatteur, il faut bien l’avouer. Au début, il passait son temps à vanter toutes mes qualités à ses amis. Ça me gênait, vraiment. Mais peu à peu j’ai appris à connaître leurs copines à eux aussi, et j’ai vu que c’était toujours pareil. Dès qu’il y avait une nouvelle dans la bande, les garçons ne s’intéressaient qu’à elle quelque temps, mais c’était juste de la curiosité, qui retombait bien vite. Ca me rassurait.

Nicolas, il m’avait surnommée Lola. Je trouvais ça chou.

Souvent nous partions tous ensemble, faire des longues balades, ou bien alors se poser dans un endroit tranquille, près de la rivière, au soleil, et nous parlions pendant des heures. C’était sympa. Nous nous sentions libres comme jamais, et tout était possible. Le monde était devenu beaucoup plus petit depuis notre rencontre, comme si nos horizons s’étaient élargis. Il paraît que c’est ça l’amour. N’avoir d’yeux que pour une personne, et pourtant avoir une perspective beaucoup plus grande sur le monde. Et c’est vrai. Avant Nicolas, j’étais toujours restée un peu dans le même coin, et je ne sortais pas souvent. Je n’avais pas de projets, ni d’envies.

Avec lui, nous sommes allés à des fêtes qui finissaient tard dans la nuit, et je l’ai parfois ramené dans un sale état. L’été dernier, nous sommes partis faire du camping avec des potes, pas très loin, parce que ses parents ne nous faisaient pas encore vraiment confiance, mais nous nous sommes sentis grands, seuls, et libres. Nous avons eu parfois des accrocs c’est sûr. Nous nous sommes fait mal mutuellement. Ce sont les accidents de la vie, ça arrive dans toutes les histoires. Mais avec de l’amour, les bobos s’effaçaient, et nous repartions de plus belle, cheveux au vent, en chantant à tue-tête, vers de nouvelles aventures.

Pendant un période, il a un peu déconné. Une fois nous avons même été poursuivis par les flics, et nous avons fini planqués derrière une haie après les avoir semés. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie je crois, mais Nicolas, lui, il riait. J’adore l’entendre rire.

C’est vrai que ce petit casse, c’était pour moi. Il faisait tout pour que je sois toujours la plus belle. Je ne voulais pas le blesser, mais j’étais mal à l’aise de porter ce qu’il ramenait. C’est vrai que c’était flatteur tous ces petits cadeaux. Pour que j’aie encore plus la classe disait-il. Mais d’un autre côté je sentais que c’était un peu pour faire le malin auprès des copains. Et des filles aussi.  

D’ailleurs il a même parfois eu le culot de draguer ouvertement devant moi. Je crois que c’est ce que j’aimais le moins. Qu’il se sente aussi libre, finalement. Mais à la fin de la soirée, c’est toujours ensemble qu’on rentrait, et j’en étais très fière.

Peu après ses 18 ans, je l’ai accompagné quand il est allé passer son permis de conduire. Pour tout avouer, j’avais un peu peur qu’il le réussisse, mais je ne le montrais pas. Je ne sais pas pourquoi, j’avais l’impression que notre vie en serait changée, que nous deviendrions grands. Nous étions si bien comme ça. Pourquoi vouloir grandir ?

Et puis tout c’est passé très vite. Trop vite.

Il y a trois semaines environ, j’ai vu quelque chose dans les yeux de Nicolas. Pourtant j’étais avec lui. C’est dur de voir l’envie d’une autre naître dans le regard de celui qu’on aime. Je l’ai senti tout de suite.

Maintenant, c’est un peu comme s’il ne voulait plus de moi en fait. Il s’occupe encore de moi, c’est vrai, mais je ne suis pas dupe. Il a changé. Je sens un manque d’intérêt. Ça vient peut-être de moi, je ne sais pas. J’ai l’impression désagréable qu’il veut juste sauver les apparences. Un jour je l’ai même surpris au téléphone avec quelqu’un. Il parlait de moi au passé, comme si j’était déjà sortie de sa vie. Il savait que je l’entendais, mais ne faisait même pas de cas. Ca fait mal. 

Et maintenant j’en suis sûre. Dans quelques jours il va me prendre à part. Ce sera notre dernier tête-à-tête…

Et le pire, c’est qu’il ne sera même pas ému plus que ça, quand il va m’installer une pancarte autour du cou : « A vendre Vespa. Excellente occasion, prix à discuter ».

Nouvelle mauvaise » pétaradante, par Arpenteur, piéton depuis 1971

(c)photo arpenteur2006

Par Arpenteur - Publié dans : Nouvelles mauvaises
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Jeudi 28 décembre 2006 4 28 /12 /2006 09:50

- Bonjour. Il semble que le destin nous ait lié pour ce vol, dit le vieil homme en tendant son billet. Siège 24A, mais je vous laisse le hublot.

En général, Charles n’aimait pas trop qu’un inconnu lui parle. Ça le mettait mal à l’aise, surtout lorsqu’il allait être coincé pour plus de huit heures dans la carlingue d’un avion pour New York. Il préférait éviter de tomber sur un bavard. Mais aujourd’hui, il était de bonne humeur. Il venait de terminer ses examens, et partait rendre visite à son meilleur ami, installé depuis deux ans dans la Grosse Pomme.

- Merci, dit-il, et puisque c’est ainsi, allons ensemble en Amérique.

- Moi, c’est Scott.

- Charles, répondit le jeune homme, en serrant la main qu’on lui tendait.

Scott avait un regard profond qui lui donnait un air sage et enfantin à la fois. C’est ce qui marqua le plus Charles, plus encore que ce sourire engageant et cette voix franche, assurée et ferme, qui détonait un peu avec l’air jovial et bonhomme de ce visage ridé.

- Pourquoi vas-tu à New York ? demanda Scott.

- Je vais y retrouver un ami.

- Moi aussi. Un vieux camarade. Les années paires je vais le trouver, et l’année suivante c’est lui qui vient. Et sinon, tu fais quoi quand tu n’es pas dans l’avion ?

- Je viens de terminer mes études d’histoire, répondit le jeune homme au regard clair, presque éclatant.

- Ah, l’histoire. Un bien grand mot qui recouvre d’un voile savant des millions de petites vies…

- Oui, c’est justement pour ça que j’aime ça. Pour ces millions de petites vies.

- Bien bien bien, dit Scott en prenant le magazine de bord, le regard perdu dans le vague.

Ils restèrent ensuite tous les deux silencieux, jusqu’à ce que le repas leur soit servi. Quand les hôtesses débarrassèrent les plateaux, le vieil homme jouait encore avec la pomme du dessert, à laquelle il n’avait pas goûté. Il proposa :

- Je te paie un verre, petit ?

Et il commanda d'autorité deux petites bouteilles de whisky.

- Merci.

Ils attendirent d’être servis, sans un mot, puis firent tinter autant que faire se peut leurs verres en plastic.

Et si j’osais, se disait Charles, tandis que le malt lui brûlait la gorge.

- Je peux vous poser une question, Scott ? mais vous n’êtes pas forcé de répondre.

- Dis toujours.

- Euh, comme je vous l’ai dit, l’histoire me passionne par ce qui s’y cache, par ceux qui la font et la vivent, pas par ce qu’elle est. Alors je voulais vous demander si vous aviez fait la guerre.

La question resta suspendue dans le léger brouhaha de l’avion qui se prépare pour un vol de nuit. Scott saisit le coussin et la couverture que l’hôtesse lui tendait, et répondit simplement « oui ».

Charles ne dit rien, ne sachant trop que faire.

- Tu veux sans doute en savoir un peu plus, reprit le vieil homme.

- Oui, je l’avoue, mais si cela vous…

- Non, aucun problème. Les jeunes qui s’intéressent au pourquoi du comment de leur vie ne sont pas légion, et je crois qu’ils méritent un peu de temps. Alors je veux bien te raconter une histoire, mon histoire. Juste ma guerre. Ma grande toute petite guerre.

- C’est comme vous voulez. Je prends ce que vous donnez, rien de moins, rien de plus.

- Alors voilà. Ma guerre à moi, elle vraiment commencé début juin 44, même si cela faisait déjà un bout de temps que j’avais été enrôlé. J’avais 20 ans.

Scott but une rasade de whisky, et les lumières principales de la cabine s’éteignirent. Ils n’étaient plus éclairés que par la lumière individuelle des passagers devant eux, qui diffusait un faible halo jaunâtre sur leurs visages.

- On embarquait sur les bateaux de partout dans le sud de l’Angleterre.

Le regard du vieil homme devint brumeux, et Charles eut alors l’impression qu’il était « parti ».

Scott reprit, presque à voix basse.

« J’étais content. Je faisais partie de la deuxième vague d’assaut sur Sword Beach. Content de ne pas être de la première vague, même si cela nous a valu les sarcasmes des copains pendant les derniers jours avant le débarquement. Mais on savait que tous nous enviaient, sans oser l’avouer, car il fallait bien être courageux. Mais on avait peur. Tout le monde avait peur. Une peur lourde et profonde qui te pèse sur l’estomac, qui te ronge le ventre, le cœur et l’âme, à tel point que tu cherches n’importe quel prétexte pour essayer de ne plus y penser : tu vérifies ton matériel dix fois, tu joues aux cartes même si tu détestes ça, tu comptes les rivets sur les coursives du navire. Dans la cale où nous étions entassés, il y en avait 3'827. Tout et n’importe quoi, pourvu que cette peur te lâche. Mais elle reste. Toujours. Jusqu’au moment où elle part avec le premier coup de feu. »

Il avala un rasade de whisky dans un soupir.

« Et si tout va bien, la trouille se transforme alors en énergie, en instinct. Je ne dirais pas en courage. C’est juste de la survie, de l’instinct, vraiment rien d’autre. Faire ce que tu as à faire et ne surtout pas t’écrouler sur la plage, fauché par la pluie de métal comme Garry et Doug, qui se sont mélangés à ce sable rougi, tués tous les deux par la même grenade, juste à ma gauche. Et puis je ne sais plus trop, si ce n’est que la tempête de feu s’est calmée, sans que je ne sache combien de temps elle avait duré. J’étais sonné, hagard, nauséeux, fatigué. Je me suis endormi en serrant dans ma main la photo de Jane tâchée d’eau de mer et de sueur.

En me réveillant, j’étais persuadé que j’avais dormi plusieurs jours dans cette grange à demi détruite à 500m à peine de la plage, mais quand le capitaine nous ordonna de nous mettre en route, je constatai que je n’avais dormi que 25 minutes. Et la campagne de Normandie a continué jusqu’à ce terrible lundi. »

Charles jetait de temps à autre un coup d’œil au vieil homme, tout en craignant de croiser son regard. lequel restait à la fois vague, et très précis. Comme s’il fixait une image accrochée sur les murs de sa mémoire.

« Je me souviens que c’était un lundi, parce que la veille, l’office du dimanche avait été annulé : l’aumônier Jenkins avait marché sur une mine et rejoint son patron comme on disait. Ce lundi après-midi, on marchait vers un village où l’on devait recevoir du ravitaillement pour les trois jours suivants. Le front se trouvait à environ trente kilomètres en avant de nous, et semblait plutôt calme. Le soleil peignait d’un vert étincelant le bocage normand. Tout le monde était de bonne humeur, détendus. On était en terrain conquis, et on parlait de permission, du pays, et de bières, lorsque tout à coup, les neufs premiers hommes de la colonne se sont écroulés sur la route. »

Tout en faisant toujours rouler la pomme entre ses doigts, il leva son autre main qui commençait à trembler et fit signe à l’hôtesse : deux autres.

«On s’est tous jetés à terre. Personne n’avait vu d’où étaient venus les tirs. Au milieu du chemin, William appelait à l’aide en pleurant. Sinon, le silence était total. David a essayé de s’en approcher en rampant. Un coup de feu a claqué, et notre infirmier a cessé d’avancer. Pour toujours. Les pleurs de William se sont faits de plus en plus faibles. Le visage planté dans l’herbe grasse du fossé, je me bouchais les oreilles de toutes mes forces pour ne plus entendre ses plaintes. Puis le silence est revenu.

Nous ne pouvions rester dans ce fossé éternellement, il nous fallait bouger, sortir de là, et trouver cette mitrailleuse. Elle était forcément dans cette petite ferme, sur la gauche du chemin. Nous avons laissé deux gars au bord de la route pour faire diversion, et avec les autres, j’ai rampé dans le fossé jusqu’à contourner la bâtisse. Nous sommes entrés dans la grange. Le combat fut bref mais intense. Peter a été tué, et Sam légèrement blessé. Les deux autres, ivres de rage, de peur, de haine et de sang, se sont encore acharnés longuement sur les corps des trois hommes qui gisaient près de la mitrailleuse, à coups de crosse et de baïonnette. Ecoeuré, je suis sorti dans la cour, et j’ai fait signe à ceux qui étaient restés dans le fossé pour qu’ils nous rejoignent.

C’est alors que j’ai entendu une sorte de gémissement, un geignement plutôt, qui semblait sortir du sol. »

Charles crut voir un sourire, lorsque Scott porta un toast dans le vide, avant de boire un peu de whisky.

« Quelques marches s’y enfonçaient, et menaient à une porte, sans doute une cave. Je pensais y trouver le propriétaire de la ferme, mais je ne vis qu’un gros tas de pommes presque toutes pourries, et quelques bouteilles de vin. J’avançais lentement dans cette odeur épaisse et douceâtre. J’ai contourné le tas de fruits, en me dirigeant prudemment vers l’endroit d’où provenaient les plaintes.

Et je le vis. Recroquevillé dans un coin, tête nue, ébouriffé, sale, avec des yeux dont la clarté transperçait la crasse qui recouvrait ses petites lunettes, accroché de toutes ses forces à une sacoche d’infirmier et à un fusil. Il tremblait de partout et murmurait inlassablement, le regard perdu dans le vide : « Please, Hitler Kaputt, please, Hitler kaputt ». Il était totalement tétanisé.

Je me suis approché tout doucement de lui, pour lui prendre son arme. Il me laissa faire sans même sembler me remarquer, et répétait encore et encore sa litanie. J’essayais de me montrer calme pour qu’il s’apaise, mais j’ai dû crier pour qu’il reprenne ses esprits et se lève enfin. Il a continué à marmonner jusqu’à ce que nous arrivions dehors, au moment même où les autres sortaient de la grange, couverts de sang, et portant Sam, blessé à la cuisse. Dès qu’ils m’aperçurent, ils déposèrent Sam sur le sol de la cour et coururent vers moi : « Tu en as eu un ! tu en as eu un ! » hurlaient-ils en pointant leurs baïonnettes. »

Le poing de Scott serrait la petite pomme rouge à s’en faire blanchir les jointures.

« Je compris juste à temps ce qu’ils voulaient. Harry était fou de rage. Son visage couvert de tâches de rousseur, devint aussi rouge que ses cheveux. On aurait dit qu’il était en feu. Je l’ai bousculé avec colère. Surpris, il est tombé sur le dos. Tous se sont rués sur moi et Tom m’a aidé à me dégager, en hurlant, et en donnant des coups de crosse à la ronde. L’Allemand, assis par terre, continuait en pleurant : « Please, Hitler kaputt ».

« Laisse-le nous !». Mes camarades semblaient avoir perdu la raison. Jamais je n’ai eu si peur de toute la guerre, de toute ma vie. Des hommes de mon propre camp, des amis, étaient prêt à tuer froidement, voire à me tuer, par soif de vengeance.

Profitant d’un bref instant de répit, Tom et moi avons emmené rapidement l’Allemand dans une remise, et tenté de calmer nos amis. C’était un prisonnier de guerre, on ne pouvait pas faire ça, etc. etc. Harry hurla contre moi, m’insulta, me bouscula, puis se retourna emmenant les deux autres, dont Sam, vers la cave. Je restais seul avec Tom, qui avait réussi à calmer notre prisonnier.

Du cellier, nous parvenaient les cris des autres, le bruit des bouteilles que l’on casse, que l’on boit. Tom et moi avons décidé de monter la garde contre nos propres camarades, jusqu’à ce que de l’aide arrive. Tom était un grand gaillard, large et rigolard, les cheveux et les yeux noirs comme la nuit. On l’appelait le rital, même s’il était d’une banlieue de Cardiff. Sa simplicité et sa gentillesse contrastaient avec la robustesse de géant qui se dégageait de lui. J’étais soulagé qu’il soit avec moi. Je lui ai proposé de se reposer, et il s’est endormi rapidement. A la guerre, on est toujours épuisé.

Je me suis assis sur un tonneau, dans l’entrée de la remise, le fusil chargé, aux aguets. L’Allemand pleurait en silence, de lourdes larmes de peur traçant des sillons clairs sur ses joues sales. J’ai ouvert sa sacoche d’infirmier et je lui ai tendu un pansement en guise de mouchoir. « Scott » ai-je dit en pointant un doigt sur ma poitrine. Il prit le morceau de tissu, mais ne l’utilisa pas. Il me fixait, le souffle court. Je lui souris. Il se toucha doucement le torse de la main en disant « Gottfried », puis s’essuya le visage.

Peu à peu, ses yeux ne reflétaient plus de panique, mais simplement de la peur. J’ai partagé un peu d’eau et de pain avec lui, essayant de lui parler avec les quelques mots d’allemand que je savais, et le peu d’anglais qu’il comprenait. »

L’anglais tourna la tête, et l’air surpris, il plongea ses yeux dans ceux de Charles. Le jeune homme, gêné, se cacha derrière une gorgée de malt. Scott continua.

« De la cave s’échappaient toujours les voix fortes et coléreuses de trois soldats perdus, dépassés par la guerre, par la vie, par la mort. Gottfried mit la main à sa poche. Je saisis mon fusil, mais il me fit un signe d’apaisement et me tendit un reste de tablette de chocolat. Ce soir-là dans cette ferme, nous étions juste des enfants, égarés, emportés dans un tourbillon de violence inouïe, dans lequel chacun surnageait à sa façon. Mais nous étions tous pareils. Harry, Sam et John dans leur cave, Tom endormi à même le sol, Gottfried et son chocolat, et moi et ma peur. Nos peurs. A tous.

Tout à coup, la porte de la cave s’ouvrit en grinçant. John en sortit, et commença à monter les marches, une bouteille dans sa main gauche, son fusil dans l’autre.

« Je vais me le faire » hurlait-il, « je vais lui faire bouffer ses tripes à ce salaud-là, pour William, Dav.. » et il a plongé au sol sans finir sa phrase. Je venais de tirer en l’air. Un deuxième coup contre la façade de la ferme, et il retourna dans sa cave en me traitant de « Pauvre type ».

Tom s’était dressé à côté de moi, et Gottfried était recroquevillé dans un coin, tremblant de tous ses membres. Personne ne dormit cette nuit-là, sauf les trois ivrognes au fond de leur cave. J’appris que Gottfried avait 21 ans, un an de plus que moi. Il n’avait été cantonné qu’au Danemark et en France, et n’avait jamais vraiment participé à des combats avant le débarquement. Comme moi. Quand notre petite colonne est passée devant la ferme, il avait voulu se rendre. Pas les autres. Il voulait faire des études de médecine. Son frère était quelque part sur le front de l’est, sa mère et une de ses sœurs avaient été tuées dans un bombardement américain. Son autre sœur était partie à la campagne avec son petit frère. Je voulais devenir professeur, et mes parents avaient vécu dans les caves pendant le « blitz », sans mal, heureusement. Je lui ai montré la photo de Jane. Il a sorti une photo de toute sa famille en habits du dimanche. Nous étions pareils, des petites histoires emportées par celle que l’on dit grande en lui mettant un H majuscule. »

Les pensées de Scott semblèrent plonger à l’intérieur de la pomme qu’il fixait d’un air absent, et Charles dut tendre l’oreille pour entendre la suite.

« Au petit matin, une troupe de soutien arriva. Je leur remis Gottfried qui me serra dans ses bras comme personne ne l’avait jamais fait, et comme personne ne le ferait jamais plus. Il pleurait quand on l’emmena, mais je savais qu’il était sauvé. La guerre était finie pour lui. J’espérais qu’elle le serait aussi pour moi bientôt, alors que j’allais réveiller les occupants de la cave. La troupe de soutien nous emmena, et nous emportâmes les corps de nos camarades. Personne ne parla plus de ce jour-là. Je parvins à me faire muter dans une unité loin du front, et je perdis de vue Harry, Sam et John, sans regrets. Je n’ai plus eu à tirer, ni à tuer.

Et un jour, la guerre s’est arrêtée. Le pire souvenir qu’il m’en reste, c’est ce combat contre mes propres camarades, mais ça, c’est pas dans les livres d’histoire. C’est juste mon histoire. Et c’est à la fois mon pire et mon meilleur souvenir.

Depuis cette nuit-là, Tom et moi on est restés amis, et on essaie de se voir une fois par an. On se demande toujours ce qu’est devenu Gottfried, notre allemand. Finalement, il n’y a pas d’ennemis, juste des gens qu’on ne connaît pas… »

Un interminable silence s’installa. Charles n’osait plus rien dire, il se sentait terriblement gêné, sans trop savoir pourquoi. Scott quant à lui ne revenait pas, perdu dans ses pensées.

- Tu n’as jamais parlé de ça avec tes grands-parents ? demanda-t-il d’une voix douce, sans même tourner la tête.

Surpris, Charles déglutit, ravala son émotion, et répondit :

- Jamais ils n’en ont parlé. Je ne sais même pas si c’est par peur de raviver des souvenirs et d’avoir mal, ou si c’est par honte, ou autre chose. J’aimerais savoir. La seule chose que mon grand-père m’ait dite un jour, quand je lui avais annoncé ma décision d’étudier l’histoire, c’est que lui l’avait déjà faite. C’est tout ce que je sais. Je crois qu’il voulait oublier tout ça, et je n’ai pas eu le cœur d'insister, je ne voulais pas le faire souffrir. Ma grand-mère est morte quand j’étais tout petit, et je ne pense pas que j’aurais appris beaucoup de son côté. Ils parlaient peu à ce qu’on m’a dit.

Après un silence qui parut une nouvelle fois interminable au jeune homme, Scott reprit, les yeux plongés dans ceux de Charles.

- Ouais, je ne sais pas que te dire petit. Chacun fait sa guerre tout seul finalement. Ensemble, et les uns contre les autres, tous dans la même merde, mais chacun tout seul en fait. Et après, on reste seul, chacun avec ses cauchemars. Chacun avec sa propre façon d’essayer de les enterrer. Mais de toute façon, ils ressortent toujours. Et quand la nuit, je revois Gottfried tremblant derrière son tas de pommes, immédiatement l’odeur épaisse de cette cave me revient, et je me dis : qu’es-tu devenu Gottfried Stückelmeier ? Parfois, quand je vois des touristes de mon âge à Londres, je me dis qu’il est peut-être là.

Scott s’interrompit. Charles était devenu blême.

- Que se passe-t-il petit ?

Charles plongea ses yeux clairs et embuées dans ceux de celui qui lui avait permis la vie, et dit d’une voix tremblante :

- J’ai su que mon père s’appelait Pierre, en français, parce que quelqu’un avait aidé mon grand-père en Normandie, mais qu’il ne savait plus son nom. Il disait être né un jour en France. Pierre, car sans cette personne, mon père ne serait pas né, et moi non plus. D’où mon prénom français aussi… Gottfried Stückelmeier, né en 1923, 2 frères et 2 sœurs avant la guerre, médecin, c’était mon grand-père… Il est mort il y a 6 mois.

Une larme glissa doucement sur la joue ridée de Scott pour venir mourir au coin de sa bouche, et y faire naître un sourire d’une indicible tendresse.

Puis il croqua dans la petite pomme, pour la première fois depuis 1944...

« Nouvelle mauvaise » familiale, par Arpenteur, hôtesse de l’air depuis 1971

(c)photo arpenteur2006

Par Arpenteur - Publié dans : Nouvelles mauvaises
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Mercredi 24 janvier 2007 3 24 /01 /2007 13:27

Ma fonction me permet d’en voir des choses. Et croyez-moi, depuis le temps, j’en ai vu. Je ne suis pas aussi vieux que les murs, qui ont servi d’écrin à tant de petits éclats de vies. Mais moi aussi, avec les années, j’ai mon lot d’aventures, et d’anecdotes.

J’aime bien la pièce qui m’est attribuée. Elle n’a pas beaucoup changé, on y a juste ajouté un téléphone, puis une petite télévision, il y a quelques années. Depuis, paradoxalement, mon travail est devenu un peu plus ennuyeux. Il se passe moins de choses. Mais à part ça, rien n’a vraiment évolué depuis que je suis dans la maison.

De la fenêtre, légèrement sur la gauche, on a une jolie vue sur un parc public. J’aime bien le contraste entre la verdure et les bâtiments au-delà, avec leurs centaines de petites cheminées ocre. Et à ce que j’ai entendu dire, en se penchant beaucoup à gauche, on peut même apercevoir la tour Eiffel. Mais moi, je n’ai jamais réussi.

J’ai l’air un peu froid comme ça, au premier abord. La mine grise de quelqu’un qui sort peu, un peu rond et lourd sur le bas du corps. Mais c’est assez caractéristique, quand on ne bouge pas beaucoup. En général on m’aime bien, et je sais rester très discret.

Je ne bouge pas beaucoup, c’est vrai, et on pourrait croire que je tourne en rond, que cette routine est difficile, mais je suis si curieux, que c’est tous les jours différent. Quand on est fidèle dans son travail, que l’on reste au même poste de nombreuses années, on est un peu comme un enfant sur un pont. On regarde passer la rivière de la vie, et ce n’est jamais pareil. Que l’on soit là ou pas, la rivière continue de couler, inexorablement. Et on peut être très heureux en étant sur la rive, pas besoin d’être dans le courant. Elle coulait avant, et elle coulera après. C’est la vie, et c’est pour ça qu’elle est si belle et si précieuse.

Je rencontre souvent des couples. C’est ce que je préfère, parce que c’est varié les couples.

Le dernier m’a fait un peu de peine. Ils s’appelaient Line et Daniel, et j’ai cru comprendre qu’ils étaient là pour se changer les idées. Mais ils s’y sont plutôt mal pris. A mon avis, ce n’était pas une très bonne idée de revenir dans la ville où ils avaient conçu cet enfant qui n’était pas venu à terme. J’ai surpris certaines de leurs conversations. Elle n’arrêtait pas de dire, que c’était de sa faute, qu’elle était désolée. Lui, il ne lui en voulait pas, je le voyais bien. Il était désemparé. Et le fait qu’elle se sente si coupable, qu’elle imagine qu’il allait la quitter pour ça, et que malgré toutes ses dénégations et ses efforts pour lui prouver son amour, elle persiste, et s’enfonce encore et encore dans cette culpabilité, et cette tristesse, le poussait à bout. Lui aussi était malheureux, il avait besoin de paix, besoin de retrouver la femme qu’il aimait, besoin de retrouver leur couple auquel, il le savait, un avenir radieux était promis. Line ne voulait pas sortir, pas même pour une petite balade. Ils tournaient en rond, et lui semblait perdu. Un jour, je les ai entendus crier. Pas beaucoup, plutôt élever la voix, et Daniel est parti. « J’ai besoin de prendre l’air », qu’il a dit. Et c’est vrai que la ville est belle à cette époque. De partout se dégage une humeur verdoyante et printanière. Ca lui aurait fait du bien de sortir, à elle aussi. Mais elle est restée seule avec son chagrin. Allongée, elle devait pleurer en silence. Mais par moments, j’entendais qu’elle était secouée de gros sanglots. Quand il est revenu, ils n’ont rien dit. Ils sont juste restés longuement enlacés, et ont décidé de rentrer chez eux. Quand je les ai raccompagnés hier matin, je crois même que j’ai les ai vus sourire.

Je vois aussi parfois des hommes seuls, qui sont là pour le travail. Ils partent tôt, et rentrent tard en principe. Ils ont souvent l’air triste et fatigué, et quand ils appellent leur femme le soir, ils luttent avec peine contre les reproches : « Je sais, mais écoute, je ne peux pas faire autrement. Tu crois que ça m’amuse de passer mes journées avec cet abruti de Martino ? S’il te plaît arrête de le prendre comme ça. Je n’ai pas le choix et tu le sais. Oui je serais de retour pour le match du petit. ». Et ils finissent par raccrocher, sortent des dossiers de leur serviette, et travaillent allongés sur le lit, éclairés par la télévision allumée sans le son. Ils trouvent rarement le sommeil et ils aimeraient être chez eux.

Evidemment, il y a des amants. Ils ne restent jamais longtemps, mais il s’en passe des choses dans ce bref moment qu’ils volent à leur vie. J’ai le souvenir de Caroline et Jean, la trentaine, qui se retrouvaient une fois par mois environ. Avec le temps, j’ai compris qu’ils s’étaient rencontrés à une soirée chez des amis communs, où ils étaient avec leurs conjoints respectifs. Ils avaient peu à peu laissé éclater ici le désir qui était né ce soir là. Jean s’était rapidement séparé de sa femme. Il était tombé amoureux. Avec Caroline, ils jouaient comme des enfants, découvraient leurs corps et toutes les possibilités de plaisir qu’il recelait. Elle semblait terriblement heureuse quand elle venait, libre et libérée. Jusqu’au jour où au lieu de jouer, Caroline a dit quelque chose comme : « Jean, j’ai tout avoué à mon mari. Je ne viendrai plus ». « J’aurais aimé que cela se passe autrement, mais je savais que tu le quitterais jamais. Je comprends. Tes enfants, les principes de ta famille. Mais moi je t’aime Caroline. Ne l’oublie jamais » a dû répondre Jean, et il est parti. Il avait l’air triste, mais pas trop. Soulagé plutôt. J’étais vraiment désolé pour eux, car les quelques heures qu’ils passaient ici étaient vraiment un festival de bonheur. Et puis, très égoïstement, j’aurais aimé qu’ils continuent à venir. Cela stimulait mon imagination, et mon côté un peu lubrique et voyeur y trouvait son compte.

Je vois aussi parfois des jeunes venus faire la fête. A peine arrivés, ils jettent leurs bagages dans un coin et repartent. Tard dans la nuit, ils reviennent, se laissent tomber tout habillés sur le lit, et s’endorment immédiatement. Le lendemain, encore gris, ils restent longuement dans leur lit, à se raconter en riant leur soirée de fête. J’aurais bien aimé qu’ils m’emmènent une fois. Ils semblent si libres, si heureux. Mais comme les autres, ils ne font pas de cas de moi. Je ne peux pas leur en vouloir : je travaille, je ne suis pas leur ami. Je me souviens d’un groupe de hockeyeurs suisses. Ils sont arrivés un jeudi soir. Je n’ai jamais eu vent de leurs petites histoires, de leurs soirées, car je ne les ai revus que le dimanche matin, lorsqu’ils sont venus reprendre leur sac qu’ils n’avaient même pas défait. Ils n’avaient vraiment pas l’air en forme pour des sportifs. Ca m’a fait rire.

Franck et Denise sont mes préférés. Je les trouve tellement attendrissants. Tous les mois d’août, ils reviennent. Ils réservent d’année en année, toujours la même chambre. Denise a travaillé ici, elle aussi, dans sa jeunesse. On avait commencé à peu près en même temps. Et lorsque Paris a été libérée, elle est tombée sous le charme de Franck, qui était chauffeur de camion dans l’armée américaine. Après la guerre il a ouvert un garage dans le sud du Colorado, et il y a emmené Denise. Ils sont revenus avec leurs enfants, puis avec leurs petits enfants. Certains de ces petits enfants sont ensuite venus seuls, puis avec leurs propres enfants. J’ai un peu l’impression d’être de la famille. Je les attends chaque année avec impatience, pour avoir des nouvelles. Mais ce que j’entends le plus souvent, ce sont des souvenirs. Et je suis fier d’en faire partie.

Ce qu’ils n’ont jamais su, c’est que peu de temps avant que Franck n’arrive en ville et ne rencontre Denise, Wolfgang venait aussi dans cette chambre lorsqu’il était en permission. Au début, il écrivait beaucoup. Des lettres pour sa femme. Et un jour j’ai compris qu’elle était morte dans un bombardement à Berlin. Wolfgang était si triste, qu’il est resté dans la chambre pendant 6 jours d’affilée, tout seul, sans boire ni manger. Quand quelqu’un essayait de le faire sortir ou de lui apporter un repas, il se faisait violemment rabrouer. Et puis un jour, mon patron a retrouvé Wolfgang, couché sur le lit, les lettres de sa femme éparpillées partout autour de lui. Il s’était tué avec son arme.

Franck est arrivé à peine une semaine plus tard, et un amour est né sur ce lit où un autre était mort.

Mais ça personne ne l’a jamais su, à part moi. Je connais tellement de secrets. J’ai l’impression d’avoir fait le tour du monde sans jamais avoir quitté cette ville. Le monde, la vie, sont venus à moi, par petites touches, et j’ai pu découvrir toute la palette des émotions possibles. J’aime vraiment ce travail.

Malheureusement, dans quelques jours, ce sera fini. Le bâtiment a été racheté par une grande chaîne à ce qui se dit. Il va probablement être rasé et reconstruit. A mon âge, ma carrière est terminée. Je n’y connais rien à leurs systèmes modernes, et ils ne voudront plus de moi. 

Désolé, il faut que je vous laisse. On me demande. C’est pour un couple. Ils sont jeunes, et italiens semble-t-il. Ils ont l’air timide et empruntés de ceux qui découvrent la vie à deux. Ca doit être la première fois qu’ils voyagent.

S’ils savaient que moi c’est la dernière…

La réceptionniste va me décrocher du présentoir, et mon confier à mes nouveaux amis. Puis je vais ouvrir la chambre qui m’est attribuée. C’est facile, c’est gravé sur mon ventre rond, juste au-dessus de cette épaisse ceinture de caoutchouc noir :

Hôtel des Forges – 23  

« Nouvelle mauvaise» hôtelière, par Arpenteur, serrurier depuis 1971

(c)photo arpenteuse2002

Par Arpenteur - Publié dans : Nouvelles mauvaises
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Jeudi 15 février 2007 4 15 /02 /2007 09:27

J’avais 11 ans le jour où j’ai su ce que je ferai dans la vie. Mon oncle m’avait invité à assister à la finale de la Coupe suisse de football, dans la capitale, parmi 60'000 spectateurs en folie. C’était la première fois que j'allais à Berne, que je participais à un événement, un vrai, de ceux qu’on voyait à la télévision, et j’ai beaucoup aimé. Pas tant le match, mais cette sensation de faire partie de l’histoire.

Pendant tout le trajet du retour en train, pas même dérangé par les chants de victoire des jeunes aux couleurs notre équipe qui, de joie, vomissaient leur bière par la fenêtre, je me suis demandé comment faire pour vivre encore de tels moments.

Je me souviens qu’à aucun moment je n’ai imaginé en être un acteur. Alors que tous les gamins rêvaient de jouer le match, je réfléchissais plutôt à comment devenir un spectateur professionnel en quelque sorte, pour pouvoir me faire ma propre idée de l’événement, et non plus le regarder à travers les médias.

Et c’est là, lors d’un arrêt du train de la victoire dans une petite gare campagnarde, que j’ai su. Il y avait une équipe de télévision qui tendait ses micros aux fenêtres du wagon pour recueillir les impressions des supporters avinés qui hurlaient d’une voix cassée des « on a gagné » répétitifs et évidents.
Oui, c’était évident.

Je serai caméraman.

Quelques semaines plus tard, j’ai trouvé dans le grenier de mon grand-père un vieil appareil-photo, dont il m’a fait cadeau. Au début, sans pellicule, je jouais à encadrer le monde dans mon viseur. Je me baladais l’appareil autour du cou, et pour toute la famille et les amis, je devins « l’homme à la photo ». Je ne regardais plus les journaux, ni la télévision du même œil. Chaque image, je l’analysais, j’imaginais celui qui l’avait prise, et m’interrogeais sur les raisons de tel ou tel cadrage. En cherchant l’objectif, je devenais aussi plus objectif.

J’ai fait mes premières armes sur le chemin de l’école, traquant l’insolite ou le banal. Mes premières photos qu’on a demandé à voir furent celles que j’avais prises pour me distraire lors du mariage de ma cousine Claudine. Malgré une qualité médiocre, la photo des mariés de dos saluant leurs invités en léger contre-jour, lui plut beaucoup, et je sais qu’elle trône encore dans un petit cadre sur sa cheminée. Elle aura duré plus longtemps que le mariage.

Tous les étés, je travaillais dans la réserve d’un supermarché pour quelques francs de l’heure, afin de pouvoir un jour m’offrir un caméscope. Mes parents ont généreusement complété l’argent qui me manquait, et il fut d’autant plus dur de leur annoncer que je ne reprendrai pas l’affaire familiale.

Je serai reporter.

J’ai vite dompté ce nouvel instrument, et tous mes jours de congés se passaient à réaliser de petits films avec les copains du quartier, ou à me prendre pour un reporter animalier, en traquant les chats de gouttière dans le terrain vague, derrière l’usine d’incinération.

Parfois le dimanche, je prenais le train, et j’allais à 60km de là, traîner autour des studios de la télévision. On a fini par me connaître et me laisser entrer. Je me suis inscrit à la formation qu’ils proposaient, et je fus engagé.

J’étais cadreur.

Très vite je suis parti tenter ma chance à Paris. J’ai trouvé une place, mais j'ai rapidement déchanté. Je ne participais à aucun des événements de mes rêves d’enfant. Je n’étais même pas aux actualités ou parmi les journalistes. Moi qui fuyais le salon quand ma mère restait scotchée devant « Sacrée soirée », voilà que je filmais des émissions de variété. Et filmer est un bien grand mot : je déplaçais la caméra selon les ordres du réalisateur. C’est tout. Cadreur. J’ai vite compris que ce mot n’était rien d’autre que du politiquement correct, illusion de l’indépendance et de la liberté de cadrer l’image selon mes envies, mes goûts, ma vision. Mais je n’étais que l’homme qui bouge la caméra. Je faisais partie d’elle, sans aucune autonomie.

J’étais caméraman.
L’homme-caméra.

Alors, il y a quelques mois, quand la chaîne a lancé un nouveau concept d’émission qui se déroulait dans diverses villes d’Europe, et dans laquelle, des jeunes filles devaient séduire un riche héritier qui n’avait plus qu’à faire son choix, j’ai demandé à faire partie de l’équipe. Sans doute ma docilité avait-elle été remarquée, puisque on m'a engagé.

Nous étions dans un palace de la Côte d’Azur, le tournage de « L’Héritier » pouvait commencer. La production avait été claire : douze jours de tournage et interdiction formelle à tout membre de l’équipe de sympathiser avec les filles.

Au moment où les candidates sont arrivées, j’ai su que c’était elle : Caroline.

C’était vers elle que mon rêve d’enfant m’avait guidé. Dès les premières répétitions, je n’avais d’yeux que pour son sourire crispé, essayant d’apprivoiser la caméra. Ma caméra. Je n’arrivais pas à me convaincre qu’elle fixait mon objectif et non qu’elle plongeait son regard vert dans le mien. J’en étais certain : elle me regardait, elle me voulait, elle m’aimait.

Répétitions, séquences, attentes interminables, coups de gueule, reprises, caméra 2, moteur, action.

Après trois jours, le hasard m’a fait croiser Caroline dans un couloir de l’hôtel. Nous avons échangé quelques mots, et le courant est plutôt bien passé. Nous nous sommes revus quelques fois en cachette, bavardant dans l’obscurité d’une réserve de linge ou d’une remorque de matériel, entre les prises.

Mais jour après jour, je la voyais jouer la séductrice avec Thibault, l’Héritier, et me dire les yeux dans l’objectif qu’elle craquait pour lui.

Ils se baladaient main dans la main sur la plage vers le soleil couchant, et je les suivais. Ils partageaient de longs massages sur un lit à baldaquin étrangement installé au milieu du parc, et je restais là, debout au pied du lit, la caméra braquée sur la scène, mes yeux cherchant les siens. Ils riaient au rythme du trot d’un cheval, je les précédais assis à l’envers sur le pont arrière d’une camionnette. Ils jouaient les amoureux dans une calèche, j’étais sur la banquette d’en face, avec le preneur de son, et l’assistante de production. Ils s’embrassaient dans un jacuzzi, cernés de bougies, et moi j'étais assis sur le rebord, les pieds dans leur eau. Et je tremblais de rage.

« La 2, merde ! Concentre-toi un peu, on ne va pas y passer la nuit. Tu bouges. On la refait » me reprenait l’oreillette.

Thibault et Caroline riaient, elle me regardait, quelqu’un disait « ça tourne », et elle l’embrassait à nouveau.
Je n’étais rien d’autre que « la 2 ».

J’étais une caméra.

Le dernier jour du tournage, nous étions dans les escaliers du 4ème étage, et attendions les réglages lumière, pour filmer leur sortie de l’ascenseur après un dîner aux chandelles au bord de la piscine, qui n’avait pas encore eu lieu. Je lui ai parlé de ces regards que nous échangions, de nos longues discussions. Je n’oublierai jamais cet instant.

- Ecoute… euh c’est quoi ton prénom déjà ? M’a-t-elle répondu dans un rire. Je suis désolée, mais on entend toujours la 2, la 2, et j’ai oublié ton prénom.

- Blaise, je m’appelle Blaise.

- Oui, bien sûr, excuse-moi.

- Il n’y a pas de mal, ai-je répliqué, regardant ma caméra posée sur mes genoux.

- Ecoute Blaise. Ce n’est pas parce qu’on se regarde de temps en temps, que l’on discute un peu en cachette, ou que l’on rit, qu’on est amoureux non ?

- Ben je pensais oui. Tu regardes Thibault, vous discutez, vous riez, et tu dis que tu es amoureuse. Pourquoi lui et pas moi ? Pourquoi ?

- Je ne suis pas amoureuse de Thibault non plus. C’est un jeu. Je suis là pour le gagner. L’héritier, je m’en fous. Ce que je veux c’est être connue, c’est que l’on m’ouvre des portes. Et pour ça, je dois le convaincre, je dois être mieux que les autres filles, et je dois surtout convaincre la production. Et j’y suis presque. Je ne suis pas venue ici chercher l’amour. L’amour ce n’est pas à la télé qu’on le trouve, car l’amour c’est vrai.

- Moi l’amour je l’ai trouvé à la télé, ai-je osé murmurer les yeux toujours rivés sur ma Betacam22. L’amour c’est toi Caroline.

- Arrête, tu délires. C’est une émission de télé, un jeu, rien d’autre. Tu es « la 2 », Blaise. Ne viens pas foutre la merde…

Elle s’est levée, et a disparu dans le grand escalier.

Quelques minutes plus tard, la productrice prenait ma caméra et me l’échangeait contre un billet aller simple pour Paris. Caroline s’était plainte que je l’importunais.
Je n’étais plus « la 2 » .

J’étais viré.

De retour à Paris, j’ai pris mon caméscope, et je suis allé noyer mon chagrin dans quelques cafés, arpentant les rues au hasard. Je me suis saoulé de bon vin et d’images. J’ai erré dans le métro, je me suis assis sur les bancs publics, et j’ai filmé la vie qui passe.

La télé m’avait repris sa caméra, il ne me restait plus que la réalité.

Lors de la diffusion du dernier épisode de « L’Héritier », la semaine dernière, j’ai vu Caroline accepter la demande en mariage de Thibault sur un yacht au large de Monaco.

Hier j’ai vendu mon scooter, et j’ai cassé ma tirelire pour m’offrir une caméra professionnelle d’occasion.

Je vais partir, voyager, chercher des images.

Je serai reporter free-lance.

Ma valise est prête, j’attends le métro. J’ai de l’avance. Mon train pour l’Espagne ne part que dans trois heures. Mais j’aime le métro. Tout est vrai dans le métro : tout le monde s’ignore, par conséquent personne ne joue à faire semblant. Toute convention sociale devient inutile dans ce fourmillement anonyme. Finalement, la seule télé-réalité, est celle que regardent les employés chargés du contrôle des caméras de surveillance. Je les repère toujours. J’analyse les angles choisis, j’essaie de deviner la focale, et je vois la salle de contrôle comme une belle régie.

Je pose la main sur le sac dans lequel j’ai rangé avec soin ma caméra, en rêvant d’images et de voyage.

La réalité me rattrape lorsque je vois sur le quai, à quelques mètres de moi, Caroline et Thibault, bras dessus bras dessous. Il lui chuchote quelque chose à l’oreille, elle rit. Son rire de caméra, pas le rire enfantin et pur qu’elle m’offrait parfois dans la pénombre d’un recoin discret.
Une adolescente s’approche timidement d’eux, et leur demande un autographe. Caroline la renvoie fermement. Elle voulait la gloire, voilà qu’elle joue la star.

Elle est si belle. Elle me dégoûte.

« Je devrais la filmer, un dernier souvenir », me dis-je, en regardant la caméra de surveillance. « Une star, des caméras ? Voilà mon premier sujet ».

Je prends mon sac sur l’épaule, je me lève, et je m’approche du couple. Je m’installe discrètement derrière eux. Le courant d’air chaud annonciateur de la rame me fouette le visage. Tout le monde s’approche du quai. Je jette un dernier coup d’œil à la caméra de surveillance.

L’angle est parfait.

Action.

Au moment où le train arrive, je me retourne brusquement, et mon gros sac bouscule violemment le couple. Déséquilibrée, Caroline chancelle. Thibault tente de la retenir, mais tombe avec elle sur les rails. Le chauffeur du métro n’essaie même pas de freiner, c’est trop tard. La foule étouffe un cri, et recule instinctivement. Je ne peux réprimer un sourire.

Je suis devenu producteur.

« Nouvelle mauvaise » télévisée, par Arpenteur, chef de station depuis 1971

(c)photo arpenteur2006 - budapest, hongrie

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Lundi 12 mars 2007 1 12 /03 /2007 11:14

Comme chaque dimanche, Louis attend. Il est accoudé à la barrière de la vigie, appréciant la brise dans sa chevelure jaunie par l’air marin et le tabac. Il sait qu’elle va venir. Elle vient tout le temps depuis bientôt deux mois. Dès qu’elle a congé, elle lui rend visite. Ca lui fait du bien un peu de compagnie. Elle est si vive et passionnée que c’est un véritable rayon de soleil dans ses longues semaines de solitude.

Quand le vent du sud-ouest souffle comme aujourd’hui, le ciel est toujours dégagé, mais la mer est forte, et le temps change vite. Il espère qu’elle ne viendra pas, c’est un peu risqué. Du haut de son phare, Louis voit tout à la ronde : les récifs entourés d’une corolle d’écume blanche, et la ligne torturée de la côte, à un mille de là. S’il se retournait, il verrait quelques cargos croiser, loin sur l’horizon.

Regardant le petit ponton de fer rouillé, 60 mètres plus bas, il repense à son étonnement, la première fois qu’elle est venue accoster sur son îlot. Quand elle est entrée dans son monde.

                                                  ***

C’était un mercredi après-midi. Il avait entendu le ronronnement d’un moteur, et avait vu une petite fille dans une barque de bois rouge et blanche.

- Bonjour Monsieur.

- Bonjour, lui avait-il répondu, qu’est-ce que tu fais là ? Tu es venue toute seule ?

- Oui. Je voulais voir le phare, alors j’ai pris le bateau de mon grand-père.

- Tu n’aurais pas dû, c’est dangereux de venir ici avec un si petit bateau.

- J’ai l’habitude. Ca fait longtemps que je vais pécher avec pépé, observa crânement la fillette.

Il la regarda monter sur le ponton, la trouvant plutôt culottée pour son âge. Peu habitué à avoir de la compagnie, il se sentait un peu perdu, mal à l’aise. Il aurait voulu qu’elle parte, mais n’osait pas le lui dire.

- Et…comment tu t’appelles ?

- Marie le Ploustec, j’ai 13 ans. Et vous ?

- Euh, Louis, j’ai 45 ans, bredouilla le gardien du phare de la Pointe à Caillasse.

Elle avait amarré sa barque avec une étonnante assurance, mais Louis vérifia quand même d’un regard attentif que la mer resterait calme le reste de la journée. Il faudrait bien qu’elle retourne au village.

- Je peux visiter le phare ?

- Je ne sais pas… Enfin, si, puisque tu es là. Mais vite alors, il faut que tu rentres, tes parents vont s’inquiéter.

Ce jour là, il avait passé près de deux heures à montrer à Marie tous les secrets de ce qu’il appelait « sa lanterne ». La curiosité de la fillette était sans fin, et sa spontanéité le faisait rire. Il se rendit alors compte que ça lui manquait. Il ne riait pas souvent seul dans son phare.

Quand elle partit, il resta longuement assis sur le ponton, regardant s’éloigner la petite barque. Il voulait qu’elle revienne, mais il n’avait pas osé le lui dire.

Les jours suivants, il reprit sa routine habituelle, faite de solitude, de veille, de vent et de mer. Mais toutes ces choses qu’il aimait tant lui paraissaient maintenant un peu plus fades.

Quand la nuit tombait, il allait allumer la lanterne, et il regardait longuement les villages illuminés sur la côte, les feux de position des navires au large, et les étoiles, jusqu’à ce que le sommeil l’emporte. Si le temps était incertain, il prenait ses jumelles et surveillait les lumières vertes et rouges sur l’horizon, s’assurant de leur trajectoire, afin de pouvoir appeler des secours rapidement si l’un ou l’autre menaçait de se faire emporter vers les rochers qui affleuraient partout, même loin de la côte.

Quelques jours plus tard, alors qu’il se préparait une soupe dans la petite cuisine installée juste sous la vigie, il avait eu le plaisir d’entendre une petite voix l’appeler.

- Monsieur Louis ? Hello ? Il y a quelqu’un ?

Il était allé dans l’escalier, et avait deviné Marie, tout en bas, qui lui faisait de grands signes. Elle était minuscule, au fond de la spirale de marches qui paraissait infinie.

- Bonjour Marie… Monte.

Précipitamment, il avait rangé la cuisine, et sorti une deuxième assiette. Il s’étonnait du plaisir qu’il ressentait du simple fait de son retour, et il savait que cette journée serait différente des autres, et pour la première fois depuis trente ans, cela le réjouissait.

- Je pense que vous le saviez déjà, mais il y a 302 marches pour venir jusqu’ici. C’est beaucoup non ?

- Oui, c’est le phare le plus haut de la région, dit fièrement Louis.

- Vous étiez en train de manger ?

- Pas encore non. Tu veux manger avec moi ?

- Juste un peu alors, j’ai déjà pris quelque chose avant de partir.

Après un repas étrangement silencieux, comme si chacun était gêné d’être là, Marie demanda à monter dans la vigie. Ils s’assirent sur le rebord, les jambes pendues dans le vide, accoudés au métal rouillé de la barrière inférieure.

- Un jour, moi aussi je serais gardienne de phare, affirma Marie, d’un air déterminé.

Surpris, Louis se tourna vers le visage souriant de la fillette, qui écartait les longues mèches brunes que le vent jetait dans ses yeux bleus.

- Ah bon ? Pourquoi ?

- J’aime la mer, j’ai envie d’y vivre. Et j’aime bien être tranquille aussi.

- Mais tu sais c’est dur d’être toujours tout seul, tu deviens un peu sauvage. Ce serait dommage que tu le deviennes, non ?

Elle ne l’écoutait pas, perdue dans sa rêverie.

- Et puis j’aimerais être comme toi, être au-dessus de tout le monde et veiller sur les autres. C’est un peu comme Dieu non ? Tu vois tout, et tu guides les autres. On voit même la lumière dans tes yeux. Tes yeux, on dirait la mer, toute bleue, avec un phare au fond.

Le rire de Louis fut emporté par une petite bourrasque.

- Ouais, pas vraiment.

- Pourquoi es-tu devenu gardien ?

- J’étais marin-pêcheur, comme tout le monde au village. Mais ça me faisait de la peine, tous ces poissons qu’on attrapait. C’est ridicule, je sais, mais c’est comme ça. En plus je ne sais pas nager, et j’avais vraiment peur de la mer. Pourtant je ne voulais pas, et je ne pouvais pas, la quitter, alors quand la place s’est libérée sur le phare, j’y suis venu, sans vraiment y réfléchir. Et je n’en suis presque jamais reparti. Il m’a adopté en quelque sorte.

- Quand tu partiras, c’est moi qu’il adoptera. D’accord petit phare ? implora-t-elle en caressant la pierre rongée par plus d’un siècle de vent salé.

- Et puis c’est vrai que j’aime être en hauteur, reprit Louis. Un jour peut-être, j’aimerais aller encore plus haut. Tout en haut d’une montagne, et regarder la vie des autres, en bas. Mais c’est loin les montagnes, non ? Et on ne peut pas aller facilement au sommet je pense. Ce n’est pas comme ici. 

- Oui. Très loin et très haut aussi. C’est dur, mais on peut y grimper.

Ils discutèrent encore longuement, s’amusant à compter les bateaux qui jalonnaient l’horizon, ceux qui allaient au nord pour Louis, ceux en route vers le sud pour Marie. Elle fêta sa victoire en faisant trois fois le tour de la vigie, courant aussi vite que possible, et chantant à tue-tête, les bras pointés vers le ciel.

Leurs rires se mêlaient aux cris rauques des goélands, qui se laissaient porter par le vent le long de la tour rouge et blanche.

Marie revint souvent. Tous les jours où elle n’avait pas classe, et que la mer le permettait. Elle expliqua à Louis qu’elle avait peint la barque de son grand-père pour qu’elle ait les mêmes couleurs que les phares. Ils jouaient parfois à cache-cache, faisaient des parties de cartes. Ils prenaient des cailloux, et depuis le haut du phare, essayaient de viser certains rochers. Ils pêchaient parfois, mais Louis ne mettait pas d’hameçon au bout de sa ligne. Ca faisait rire Marie, qui rejetait à l’eau les poissons qu’elle attrapait, pour ne pas lui faire de peine.

Un jour elle était venue avec une petite boite en carton.

- Louis, j’ai un cadeau pour toi.

Elle le surprenait encore une fois. Il sourit comme un enfant.

- C’est pour que tu aies un peu de compagnie. Tiens, ouvre la boîte, mais doucement.

Le gardien souleva lentement le couvercle, et vit un petit chaton noir et blanc, qui le regardait avec d’immenses yeux jaunes.

- A ton tour d’adopter quelqu’un maintenant. Il s’appelle Everest, comme la montagne. C’est la plus grande du monde. Et comme ce sera le chat le plus haut de la région…

- Merci, répondit Louis, un peu gêné. Ses yeux sont jaunes comme ma lanterne.

- Tu prendras aussi bien soin de lui, alors, c’est promis ?

- Oui, ne t’inquiète pas.

Ils firent visiter le phare à Everest qui semblait déboussolé par le nombre d’oiseaux qui tournoyaient, et ils lui installèrent une petite place sous la fenêtre de la cuisine. Il s’habitua très vite à son nouvel environnement, et suivait Louis partout. « On dirait des jumeaux » disait Marie.

Avec elle et Everest, le gardien solitaire se sentait en famille. Il n’était plus seul, et il se surprenait à aimer ça. Ils étaient heureux les trois ensemble.

Mais hier, Louis avait trouvé Marie changée. Comme si elle avait grandi en quelques jours.

- Louis, je crois que je suis amoureuse.

- Euh… Ah bon ? bredouilla Louis, occupé à repeindre la porte d’entrée inférieure.

- Oui, c’est le voisin de ma cousine. Martin, qu’il s’appelle. Il a 16 ans. Il est apprenti marin-pêcheur sur la « Britonne », le bateau du père Laplace.

Louis restait sans voix, étonné des confidences de l’adolescente, et gêné, il regardait son pinceau qui gouttait rouge sur le sol.

- Il m’a invitée à aller sur le bateau ce soir, car il y a un tourne-disque dans la cabine du patron. On écoutera les Rolling Stones.

- Les quois ?

- Les Rolling Stones, c’est un groupe de musique anglais tout nouveau. Ils font du rock.

- Des anglais… soupira Louis.

- Et puis on sera tranquilles tous les deux, ça nous changera de ne pas avoir ma cousine sur le dos pour une fois.

- Euh oui. Je ne sais pas quoi te dire. Tant mieux. Mais tu sais, les garçons… Enfin, rien, ce n’est pas mes affaires, en fait.

Marie éclata de rire, tout en prenant un pinceau. Elle l’a aidé à finir de peindre la porte, tout en bavardant, sous le regard de contremaître d’Everest. Leur ouvrage terminé, ils sont montés prendre un thé, et jouer aux cartes.

- Bon, il faut que j’y aille, dit le jeune fille, après avoir remporté la partie. Ne t’inquiète pas, je viendrai encore te trouver. Je me sens si bien ici. Mais là, faut que je rentre me préparer.

Elle lui fit un clin d’œil en guise d’au revoir, et Louis la regarda descendre l’interminable escalier, qui l’aspirait vers la terre. Il avait alors su qu’elle ne le remplacerait pas, un jour, sur le phare… Il en avait ressenti à la fois tristesse et soulagement.

                                             ***

Tout à coup, le bruit d’un moteur quelque part dans le vent le tire de ses souvenirs. C’est la petite barque de Marie qui approche. Il descend les marches aussi vite qu’il le peut, et arrive sur le ponton au moment où elle s’amarre.

- Mais tu es folle, que fais-tu ici ? Tu as vu la mer ? Rentre tout de suite, ça va devenir trop dangereux.

Il s’arrête lorsqu’elle sort du bateau. Elle a les yeux rouges, et semble bouleversée.

- Excuse-moi, je ne voulais pas te crier dessus, mais il faut vraiment que tu rentres.

- Ce n’est pas ça, sanglote Marie, mais tu ne comprends rien à rien. Vous êtes tous les mêmes.

Louis, déstabilisé par les larmes de son amie, ne sait plus que faire. Son regard passe de la jeune fille à la mer qui forcit.

- C’est Martin. Il…Il a…Il a…

Le gardien ne l’entend pas. Ou peut-être ne veut-il pas entendre. Les sens en éveil, il écoute la nature. Son instinct reprend le dessus. Il pousse fermement Marie sur le ponton, et la fait descendre dans son bateau.

- Il faut partir. Maintenant ! Après il sera trop tard. Dépêche toi de rentrer, je t’en prie.

En regardant la barque s’éloigner dans une mer de plus en plus forte, Louis s’en veut de la laisser partir, et lui en veut d’être venue. Elle est prudente d’habitude. Pourquoi est-elle venue aujourd’hui ?

Quand elle est hors de vue, il remonte pour préparer le phare. Il sait que la tempête va le forcer à veiller toute la nuit. Il s’installe sur une vieille chaise de bois, avec une casserole de café bouillant et une louche posées sur le rebord de la vigie. Agrippé à ses jumelles, il scrute l’horizon. La pluie et le vent cinglent les vitres avec violence. Toutes les quatre secondes le faisceau de la lanterne illumine le gris de la tempête en direction du large, puis tout replonge dans le noir. Louis aime ces moments, qui sont la raison même de sa présence ici, et il en oublie Marie et sa tristesse.

Au matin, le ciel se dégage rapidement, et de timides rayons de soleil caressent le phare qui les a remplacés toute la nuit. Epuisé, le gardien fait le tour de son domaine, s’assurant que la tempête n’a pas fait de dégâts.

C’est alors qu’il aperçoit, dans l’entrelacs de rochers sur le coté nord de l’îlot, un morceau de tissu vert. Vert comme…

Il se précipite, saute d’un rocher à l’autre, sachant déjà ce qu’il va trouver.

Dans un gémissement de colère et de douleur, il sort le corps de Marie de la mer, et prudemment regagne la plate-forme au pied de l’immense tour rouge et blanche. Assis sur le sol, le regard gris, il caresse ce visage meurtri, qui un jour lui a réappris à rire. Et qui lui apprend maintenant le goût des larmes.

Effondré, il monte péniblement les 302 marches de sa montagne, et appelle la gendarmerie. Deux vedettes arrivent rapidement. Louis leur explique ce qui s’est passé, et ils emmènent Marie. Il reste seul sur le ponton, Everest dans ses bras, le regard perdu dans le vide, enragé de ne pas parvenir à en vouloir à la mer…

Le lendemain, il est à la vigie, quand il a la surprise de voir les gendarmes revenir. A peine débarqué, on lui crie :

- Louis, descend de là-haut. Il faut qu’on te parle.

Trois minutes plus tard, il est sur le ponton, et serre la main de François son ancien camarade de classe. Caporal Louarn quand il a son képi…

- Ecoute Louis, je suis désolé, mais on est venu t’arrêter…

- M’arrêter ? Mais pourquoi ? demande le gardien, d’une voix tremblante, les yeux encore bouffis de chagrin.

- Les parents ont demandé une autopsie. Tu as déconné là mon gars. On t’arrête pour le meurtre et le viol de Marie le Ploustec…

Et la lumière dans les yeux devenus gris de Louis s’éteint, comme le phare au petit matin…

« Nouvelle mauvaise » salée, par Arpenteur, éclairagiste depuis 1971

(c)photo arpenteur2006 - peggy's cove, canada

Par Arpenteur - Publié dans : Nouvelles mauvaises
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Lundi 2 avril 2007 1 02 /04 /2007 13:01

Comme tous les ans, le premier lundi d’août, Gégène est remplacé par un étudiant. Parce que Gégène lui, il prend tout le temps ses vacances la première quinzaine d’août. Il n’aime pas ça les changements, Gégène, ça le stresse. J’aurai bien pu assumer le boulot tout seul, mais on ne me demande jamais mon avis. Comme d’habitude. On ne me demande rien, sauf d’être à l’heure le matin.

Alors comme à chaque fois que Gégène part rendre visite à sa mère dans la vallée reculée où il est né, cette année le patron est arrivé, accompagné d’un gamin de 20 ans, avec à peine trois poils sur le menton, des lunettes, et qui flotte dans une salopette propre, en me regardant d’un air timide.

- Pierrot, je te présente Vincent, dit le boss, avec fierté. Il est étudiant en droit, et il va remplacer Gégène pendant les vacances. Je compte sur toi pour être sympa avec lui. Et tu le laisses du côté droit c’est clair ? Sécurité Pierrot, sécurité, ok ?

J’ai fait un clin d’œil à Gilbert, le chauffeur, j’ai bougonné un « ok, ça roule », et j’ai vite oublié le prénom du gamin. De toute façon je les appelle toujours « Iti », comme l’extraterrestre. Ca m’évite de me tromper, vu que c’est chaque été un nouveau. Et pour moi c’est vraiment des extraterrestres ces gosses. L’université, c’est aussi mystérieux que la planète Mars. Un autre monde.

Et puis ils n’ont pas de force, bossent parfois trop vite, parfois trop lentement. Ils sont maladroits, et pas débrouille pour deux sous. Quelque part, je les trouve courageux de venir faire ce job pendant leurs vacances, mais je me demande toujours pourquoi ils le font.

J’ai montré à Iti comment se tenir sur la petite plateforme, et je lui ai donné quelques conseils de sécurité, comme « ne pas lâcher la poignée pendant qu’on roule ». C’est la seule consigne que je lui ai transmise d’ailleurs, car il n’y en a pas d’autre. Je lui expliquais que je prends le côté gauche, celui de la circulation, et lui le droit, puis on s’est mis en route.

Même si au début le camion est vide, je sais que l’odeur le dérange. Mais je sais aussi qu’il s’y habituera vite, comme les autres. On parcourt les rues du village, vidant les containers et ramassant les sacs poubelles chacun sur son bord de la route. Dès que la benne est pleine, on actionne la presse, pour faire de la place.

Enfin, disons plutôt qu’Iti l’actionne, puisque le bouton est de son côté. Et il en est fier ce petit con. Je suis là depuis des années. Vingt-deux ans et trois mois exactement. Je n’ai jamais travaillé ailleurs. J’en ai connu des chauffeurs et des collègues sur la plateforme arrière, et c’est le troisième camion sur lequel je bosse. La presse c’est mon domaine. Mais là non. Tous les ans en août, on me relègue à gauche comme un vulgaire manoillon à demi demeuré. Comme si j’étais son Gégène, moi, à Iti.

Je l’aime ce boulot. Nous voyons du pays. Nous parcourons deux villages par jour, toujours selon le même tournus. Je connais tout le monde. A certains endroits, les gens déposent quelques biscuits dans un bol et deux verres de schnaps pour Gégène et moi. D’autres nous font signe de leur fenêtre, ou alors nous échangeons quelques mots s’ils sont dans leur jardin.

Les enfants, eux, nous adorent. Certains nous attendent au bord de la route, et nous demandent s’ils peuvent jeter eux-mêmes les sacs dans la benne. C’est amusant. Parfois, ils nous supplient d’enclencher la presse : « Pierrot s’il te plaît, écrase tout, allez Pierrot ! Allez Pierrot ! ». Il doit y avoir quelque chose de fascinant dans le fait de voir cette énorme pelle avancer juste au-dessus de l’amas de sacs pour venir les emporter dans les entrailles du camion.

J’aime cette façon un peu étrange d’entrer dans l’intimité des gens. Quand les sacs éclatent sous la presse, parfois quelques restes, emballages ou objets stagnent au fond de la benne, et pendant le trajet suivant, je m’imagine la vie de ceux qui les ont jetés.

On voit de tout dans les sacs à ordures, on y découvre parfois des trésors. Un jour par exemple, j’ai vu deux albums de Tintin qui traînaient au fond de la benne. Ils étaient plutôt en bon état, alors je les ai récupérés pour mon neveu. Il adore la BD, Hugo. Il en a été ravi, et m’a expliqué que c’était une très vieille édition de « Tintin au Congo » et « Tintin en Amérique ». Il m’a montré les différences avec ses albums à lui, et effectivement le dessin n’était pas le même, il avait été modernisé. « C’est collector » qu’il m’a dit. Je ne sais pas ce que ça veut dire moi ça, mais je lui ai fait plaisir, grâce à mon métier. Rien que pour ça il en vaut la peine.

Et puis sur la plateforme, on sent passer les saisons, et dans la benne, on les vit véritablement. Les montagnes de paquets vides après Noël, les sapins tous secs, les confettis, les emballages de lapins de Pâques, puis de glaces, et de fournitures scolaires.

Et au milieu de tout ça, invariablement, l’été, ils m’envoient Iti, qui prend ma place.

C’est sûr qu’après deux jours, il a compris toutes les ficelles du métier. Faut reconnaître que ce n’est pas sorcier.

Mais le « Iti » de cette année, ce n’est pas parce qu’il a des lunettes,  et la presse, qu’il doit se prendre pour le patron non plus. Je n’aime pas qu’il se moque des enfants qui courent derrière nous, ou des petites vieilles qui nous disent bonjour à travers leur fenêtre. Je trouve impoli qu’il refuse le verre de williamine que le curé nous offre à chaque fois.

On a beau dire ce que l’on veut, la vie ce n’est pas dans les livres qu’on l’apprend. Je n’en ai jamais lu de livres, moi, mais je sais vivre. Alors que lui.

Incapable de prendre son travail au sérieux, narquois et dédaigneux, à chaque fois qu’on s’arrête dans un café pour les neuf heures il se plonge dans les journaux plutôt que de me parler, de faire connaissance. Comme si je ne valais pas son attention ou ses paroles.

Plus les jours passent, moins il travaille correctement. Fini l’attrait de la nouveauté. Il m’ignore complètement, il joue avec la presse, et passe ses journées à se demander pourquoi je fais ce boulot, je le vois dans son regard.

Aujourd’hui, j’en ai vraiment marre. Il fait fonctionner la presse trop souvent, et n’attend pas que la benne soit pleine. Alors je lui en ai fait la remarque :

- Ecoute Iti, ce n’est pas un jouet. La presse, tu l’enclenches quand c’est rempli. Et c’est tout. Sinon tu l’uses pour rien, et un jour on va se retrouver avec une panne. Mais évidemment ce n’est pas toi qui aura les emmerdes non, c’est moi. Toi, tu seras retourné dans tes bouquins. Alors bosse comme il faut ou casse-toi. Merde !

Il me répond sèchement mais sans élever la voix. Son ton en dit plus que ses mots. Mais je ne les oublierai jamais.

- Ecoute mon vieux, je ne m’appelle pas Iti c’est clair. J’ai un prénom, c’est quand même pas difficile? A moins que tu n’arrives pas à t’en souvenir ? Je ne vais pas la casser ta petite presse, ne t’inquiète pas, et puis tu n’es pas le patron dans cette boîte. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi tu étais toujours derrière le camion et jamais au volant ? Tu crois vraiment que les mômes qui nous courent derrière, ils rêvent de finir comme toi ?

Je ne sais pas s’il continue à parler. Je ne l’écoute plus, j’enrage. Je plonge mon regard dans les paysages si familiers qui défilent, en essayant de me calmer. Au 15 de la rue du Torrent, il y a un gros tas de sacs sur le côté droit, alors je descends aider Iti. Et quand il remonte sur la plateforme, d’un coup d’épaule, je le pousse dans la benne, comme on le fait parfois avec Gégène, pour déconner.

Je monte à droite, à ma place, et je frappe deux fois contre la carrosserie pour dire à Gilbert de démarrer. Iti est empêtré au milieu des sacs. Il me regarde avec colère, vexé, essayant vainement de se dégager.

En souriant, je fais signe de la main à Madame Clerc qui arrose ses fleurs, et au coin de la rue des Cerisiers, j’appuie sur le gros bouton rouge, et j’enclenche la presse.

« Nouvelle mauvaise » estudiantine, par Arpenteur, patron de presse depuis 1971 

Par Arpenteur - Publié dans : Nouvelles mauvaises
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