Ces chères études

Publié le par Arpenteur

Le téléphone sonne. Clarisse garde la tête plongée dans son polycopié de droit international humanitaire. Elle ne veut pas entendre. Peut-être que c’est un rêve, un cauchemar plutôt, et que personne n’a appelé.

C’est le portable de Maya qui vient de l’arracher une nouvelle fois à ses études.

Clarisse marque la page avec le surligneur rose qu’elle a en main. Elle soupire, prend son souffle et le retient à la fois, comme lorsqu’on est sur le point de sauter dans une piscine d’eau glacée.

Puis elle décroche.

-         Oui ?

-        

-         Oui, c’est moi. Maya.

-        

-         Oui.

-        

-         Oui.

-        

Elle se félicite une nouvelle fois d’avoir été précise dans l’annonce. Ca lui évite de devoir répondre aux questions plus précisément. Elle sait qu’elle n’y arriverait pas.

-         Oui. D’accord. Dans une heure.

-        

-         Oui, à tout à l’heure.

Le téléphone de Maya serré dans la main, Clarisse s’assied sur son vieux fauteuil, une jambe repliée sous ses fesses. De l’autre main, elle empoigne un coussin qu’elle presse contre sa poitrine, inutile bouclier, dérisoire doudou. Elle ferme les yeux, respire lentement. Profondément. Elle se concentre. Lorsqu’elle estime avoir rassemblé assez de force et de courage, elle se lève. D’un pas lourd elle se traine jusqu’à la douche, ne lâchant son coussin que lorsqu’elle est nue.

La tête basse, elle laisse l’eau brulante emporter les larmes qui débordent malgré elle sous ses paupières. Pourtant elle ne pleure pas. Mais comme à chaque fois qu’elle essaie de faire le vide, tout s’échappe par ses yeux.

Elle lisse doucement ses longs cheveux bruns, et s’en veut d’être si triste. Rien ne la force. Mais c’est plus simple ainsi. Plus d’argent en moins de temps qu’un travail ordinaire, c’est plus de temps pour étudier, et peut-être un ou deux semestres de gagnés.

Elle se prépare avec lenteur, espérant qu’ainsi chaque minute durera un peu plus longtemps, repoussant virtuellement l’échéance qu’elle s’est elle-même choisie.

Ombre à paupière, rouge à lèvre, perruque carrée noire. Tout en achevant sa transformation, Clarisse se remémore la première fois où elle est devenue Maya. C’était un mercredi après-midi. Il y a seulement quelques mois. Et pourtant si longtemps. Tout se confond. Tous se mélangent.

Il y a le geignard, qui miaule pendant 30 minutes, comme un chat en manque de lait devant la porte du frigo. Le larmoyant qui se sent coupable, parle de lui, mais finalement gémit comme les autres. Les silencieux qui ravalent leur gêne sans laisser échapper le moindre soupir. Les pires, ce sont les bavards qui répètent du début à la fin : « oui… oh oui… c’est bon, continue…oui, encore… oh oui ». Pour occuper ses pensées, Maya compte parfois : le record est de 117 « oui » en moins de 25 minutes.

Et il y a elle : « Maya, réelle étudiante, totalement indépendante et occasionnelle, jeune et douce, vous offre ses mains (et rien d’autre) pour 30 minutes de détente et d’extase, 200 francs. Laissez vous tenter. Se déplace uniquement ».

Il en faut trois pour le loyer, deux pour la nourriture et les rares sorties, et un pour les divers frais d’études proprement dits. C’est peu et le téléphone sonne juste assez souvent. La prestation offerte et le prix lui permettent sans doute de faire une certaine forme de sélection. Par contre, c’est beaucoup, au moment où il faut répondre au téléphone, et où Clarisse doit devenir Maya, et refermer la porte de son minuscule studio pour aller vers l’inconnu.

Comme aujourd’hui.

Tête baissée elle entre dans l’immeuble. Elle contourne l’ascenseur et s’engage dans l’escalier. Elle monte toujours à pied : quelques secondes de gagnées avant l’échéance. Elle vérifie une dernière fois sur le petit billet plié au creux de sa main : « Troisième gauche, Damien ».

D’une profonde respiration, elle expire les restes de Clarisse.

Maya cale fermement ses pieds sur le paillasson sur lequel dort un chat noir au ventre usé, elle se redresse, et sonne à la porte. Souffle court, cœur battant, gorge serrée.

L’homme est grand, maigre, des cheveux châtain clairs en bataille masquent son visage qu’il tient baissé. Il la fait entrer sans un regard, totalement recroquevillé sur lui-même.

- Bonjour, dit-elle timidement. Je suis Maya.

La réponse est à peine audible.

- Bonjour, entrez.

Maya semble avoir perçu un tremblement dans la voix. Cela arrive parfois. Elle passe devant le jeune homme qui s’écarte et elle se retrouve dans un studio poussiéreux, à peine plus grand que le sien. Elle remarque une table couverte de feuilles volantes en équilibre précaire, des livres qu’on a vaguement regroupés et empilés dans un coin, sur la moquette, sans doute en prévision de sa visite. Ça sent la bougie parfumée. Toujours sans lever les yeux, Damien s’éclaircit la gorge.

- Je… Je suis désolé, je sais pas trop comment ça se passe. C’est la première fois que je fais ça.

- La première fois ? tu veux dire, ta première fois, euh… avec une fille, demande Maya, inquiète.

- Non, la première fois comme ça. C’est la première fois que je…

Il s’interrompt, passe ses mains dans ses cheveux un peu trop longs, elle se rejoignent sur sa nuque, et toujours tête basse, il continue dans un soupir.

- C’est la première fois que… que je paie… Enfin, disons plutôt que… que j’achète, voilà le mot juste en fait : la première fois que j’achète une fille.

Maya reste sans voix. Sous le choc. C’est la première fois qu’elle l’entend. Qu’elle entend ce qu’elle fait.

Il continue, marmonnant sa gêne dans une barbe qu’il n’a pas.

- Et je me sens perdu, je suis pas sûr que c’était une bonne idée, excusez-moi. Vraiment. Je…

Dans le silence qui s’installe, Maya essaie de reprendre ses esprits, et se dit aussi qu’elle a perdu son temps. Encore un larmoyant qui va s’apitoyer sur son sort quelques minutes et la renvoyer, ou pire, en profiter quand même.

Pourtant il y a quelque chose de différent, de sincère. Et même si elle n’a encore qu’entraperçu son regard, elle sait qu’il s’en dégage une grande tendresse. Un regard qu’elle a déjà vu.

- Je suis désolée, je me sens perdue aussi, se surprend-elle à répondre, alors qu’il lui tend les quelques billets qu’elle est venue chercher. Souvent je me demande ce que je fais là, comme ça, chez des inconnus. Disons que c’est le prix de ma liberté. Pourtant, la liberté, ça n’a pas de prix. La question est en fait de savoir combien on est prêt à payer pour elle… Et pour moi, cette liberté ce sont mes études… Mon avenir…

Le garçon a toujours la tête baissée, assis au pied du lit. Il sent plus qu’il ne voit que Maya, lasse, s’y installe aussi, s’appuie contre le mur, étend ses jambes.

- Je ne sais pas quoi dire. Excusez-moi d’avoir appelé. Peut-être que vous devriez y aller.

- Euh, oui, peut-être. Mais ton argent ? Et puis je suis quand même venue…

- Ne vous en faîtes pas, gardez-le. S’il vous plaît.

- Merci, mais tu n’es pas obligé tu sais. Tu en as sans doute besoin aussi.

- Peut-être que vous non plus vous n’êtes pas obligée….

Le silence s’épaissit, il devient un dialogue sans mots, sans regards. Ils sont immobiles. Figés dans cette réalité trop lourde pour eux. Damien scrute toujours sa moquette avec attention, le visage masqué par une longue mèche.

Maya est fatiguée Des images se bousculent dans sa tête. Clarisse et tous ces livres qui l’attendent, à « oui-oui », à tous ces polycopiés entassés sur son petit bureau, exactement comme sur celui qui est là, juste à côté, à l’anniversaire de sa grand-mère, samedi prochain, aux cinq courtes semaines qui lui restent avant les examens, à sa perruque noire qui la gratte.

Elle ferme les yeux, juste quelques instants.

Lorsqu’elle se réveille il n’est plus là.

Elle est seule. Le studio est si petit qu’il est inutile de vérifier. Sur le lit, à côté d’elle, une feuille à l’en-tête de son université. Barrant le texte, au marqueur noir elle y lit : « Je suis désolé. Claquez simplement la porte en repartant, D. ».

Clarisse se lève, vérifie que la porte est bien fermée, et s’en va prendre l’ascenseur. Elle n’a plus besoin de perdre du temps.

De retour dans la rue, elle se sent légère. Libre et étrangement fière. Elle rentre chez elle.

Elle n’entend pas le téléphone de Maya, qui sonne avec insistance… étouffé par une perruque noire, dans la poubelle près du carrefour, à trois rues de là, maintenant…

Elle avale une grande bouffée de cet air printanier au goût si particulier de liberté et d’examens, en se demandant si lui aussi il l’a reconnue.

Elle en est sûre. Deux ans. C’est peu. Son pupitre était quand même juste à droite du sien au lycée. Sauf si ce n’était pas lui, se dit-elle, mais juste pour se rassurer..

« Nouvelle mauvaise » occasionnelle, par arpenteur, gratuit depuis 1971
(c)photo arpenteur2009 - Paris

Publié dans Nouvelles mauvaises

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chris 28/04/2009 19:16

Magnifique ...une réponse à un commentaire  : ...." entre etre et faire " .......Et alors....pourquoi pas ....

STV. 23/04/2009 12:08

Je vais dire ce que je dis quasiment à chaque fois : "merci" et "je ne viens décidemment pas assez souvent ici".

madame+de+K 21/04/2009 15:22

"Le prix de ma liberté" mais ce n'est pas la liberté cela !Je suis contente que mes filles aient assez d'argent pour ne pas avoir à tenter des expériences pareilles !

Madame Poppins 20/04/2009 22:21

Aux histoires qui se terminent bien, je préfère les histoires en clair-obscur, en nuances, en gris plutôt qu'en blanc. Depuis le récit de Clovis, amateur de chiffres, je ne décroche plus de ce blog !

Arpenteur 21/04/2009 11:38


Fin grise ou blanche?... Pas assez noire en tout cas... J'en conviens... Mais cela change un peu, non?


antenor 20/04/2009 14:57

moi ces histoires qui ne se terminent pas vraiment mal mais pas bien non plus, je ne sais pas, je serais gêné de publier ça... ça doit pourtant pas être compliqué de publier une histoire qui se termine vraiment mal (ou vraiment bien, mais ça j'aime pas non plus)