La fée électricité

Publié le par Arpenteur

Quand j’avais vu cette annonce dans le Messagero Toscano, j’avais tout de suite été tenté. Je savais que des gars de la ville voisine étaient partis, qu’ils travaillaient dur, quelque part dans la montagne, mais on disait qu’ils étaient bien payés.

J’ai pris le vélo rouillé du grand-père, et je suis descendu chez Marco. Dans la petite ruelle étroite où il habitait, derrière l’église, il n’y avait que sa maman, en train de plumer un poulet devant leur porte ouverte.

- Marco ? Il est encore chez cette Maria. Il ferait mieux d’aller bosser avec son père. Les tomates ne vont pas se ramasser toutes seules…

Je n’ai pas attendu qu’elle finisse sa litanie, je l’entendais trop souvent. Elle parlait encore lorsque j’ai tourné au coin de la rue, manquant de renverser la femme du cordonnier, qui revenait du marché, portant tant bien que mal une pastèque plus grande qu’elle.

J’ai retrouvé Marco devant la ferme des Bastini, peu après la sortie du village. Il parlait avec Maria pendant qu’elle étendait le linge. Je lui ai fait un petit signe, et il m’a rejoint. J’ai juste eu le temps de voir une ombre passer dans le regard bleu de la jeune fille. Je poussais le vélo grinçant sur la route, il marchait à mes côtés. On s’est assis sur le petit muret de pierres sèches qui bordait le chemin.

- Mais si, je te dis que c’est une bonne idée. On travaillera dur, mais on sera ensemble, et on se soutiendra. Et quand nous reviendrons, nous serons les rois du village, et tu pourras payer une maison à Maria.

- Mais elle ne voudra jamais que je parte si longtemps, et moi non plus. C’est loin la Suisse. Et puis je ne suis jamais allé à la montagne, je ne sais pas si j’oserais.

- Ecoute, continuais-je, c’est notre chance, la chance de notre vie. C’est l’aventure. Quand on reviendra on sera des hommes, des vrais, et on sera riches.

- Je ne sais pas, vraiment.

- On va voyager, on verra la neige. On va quand même pas rester toute notre vie ici, sans jamais avoir vu le monde.

Je voyais dans ses yeux briller le goût de l’aventure. Mais en même temps son regard restait fixé sur la ferme, et les draps blancs que Maria était en train d’étendre près des oliviers. On entendait le bruissement du vent dans les feuillages. Les chants des insectes soulignaient nos silences.

Il s’est levé, et repartant vers la femme qu’il aimait, il me dit en souriant, la main devant les yeux pour se protéger du soleil :

- Je vais en parler avec son père. Ne pars pas sans moi.

Quelques semaines plus tard, nous montions dans le train. J’étais excité comme jamais. Sur le quai, Maman pleurait. Mon père n’était pas venu, il disait que les vendanges approchaient, et qu’il avait du travail. Je crois qu’il voulait rester seul en fait. Maria était dans les bras de sa mère qui lui caressait sa longue chevelure noire. On ne voyait que son dos secoué de sanglots.

C’était dur de partir, mais l’excitation de l’aventure était plus forte que tout. Dès que le train a quitté la gare, nous avons ouvert la bouteille de vin rouge bien fraîche que mon père m’avait donnée, et nous avons trinqué à notre succès, la tête pleine de rêves, de montagnes, et de retour triomphal.

Après deux jours de voyage, l’euphorie s’était apaisée. Elle a vite été remplacée par de l’appréhension quand nous sommes descendus du train à la gare de Sion, et que le camion nous attendait. Autour de nous, une vingtaine de jeunes gars comme nous, l’air perdu avec un petit balluchon. On nous a fait comprendre qu’on devait embarquer dans le camion, et en silence on s’est installés sur le pont arrière, assis sur nos bagages. La route était chaotique et sinueuse. J’avais l’impression qu’elle était entourée de ravins, et l’odeur des gaz d’échappement mêlée à l’angoisse a vite fait de me rendre malade. Jamais je n’avais été aussi haut. Ces montagnes avaient l’air si rudes, si hostiles, avec leurs sommets acérés qui disparaissaient dans les nuages foncés. Qu’elle était loin la verdoyante campagne de chez nous, le ciel bleu et le soleil. « Ca commence bien » me disais-je, en vomissant par-dessus la ridelle.

Puis tout à coup, on a débouché sur le chantier, entre deux parois rocheuses vertigineuses. Ca grouillait de partout. Trois mille ouvriers. On aurait dit une ville en pleine effervescence, et après avoir quitté le calme du village, c’était étourdissant. Des camions, des grues, des rochers, et de la boue, partout. L’univers était brun, gris, sale. Les machines, les hommes, tout. Des engins gigantesques dont je me demandais bien à quoi ils pouvaient servir semblaient littéralement avaler la montagne.

On s’est installé dans le grand bâtiment préfabriqué de neuf étages construit devant le barrage, à plus de 2300m d’altitude. Les ouvriers l’appelaient le Ritz. Je fus rassuré quand un ancien me confirma que le barrage était vide. Bien qu’encore en travaux, il était déjà si grand que le Ritz ressemblait à un cabanon à côté, et j’avais peur d’être emporté par les flots si ça venait à lâcher. Je me sentais minuscule au pied de cette muraille de 285 mètres de haut, 695 mètres de long, et 193 m d’épaisseur à la base. Quinze kilomètres de galeries horizontales, quinze autres de puits de surveillance verticaux dans ses entrailles. On l’appelait la Grande Dixence, et on disait que c’était le plus grand barrage-poids du monde. Je le croyais sans peine.

Passé le mal des montagnes, on se fit rapidement au rythme des équipes, au travail dangereux et harassant. Mais c’était passionnant. L’ouvrage était gigantesque. On était vraiment fier de travailler dessus.

L’ambiance était bonne, même si le soir au Foyer, on entendait des rumeurs. Des accidents se racontaient, mais je pensais que c’était des légendes. Un Autrichien aurait été complètement écrasé contre une paroi par une foreuse, dont le chauffeur n’avait même pas remarqué l’accident. Ou bien ces deux mineurs piégés dans une galerie d’alimentation, et qu’on n’avait pu dégager que cinq jours après l’effondrement. Mais trop tard. Moi, je n’y croyais pas. Ou peut-être que je n’osais pas y croire.

Quand on avait le mal du pays, on parlait de la famille pendant des heures. On rêvait de fortune et de gloire. Chaque soir, Marco relisait les lettres qu’il avait reçues de Maria.

- Tu sais Luigi, je ne pensais pas que ce serait si dur.

- Je sais, moi non plus. Mais l’hiver est presque fini. Et imagine, en 9 mois, on a déjà gagné plus que tout le reste de notre vie. Quand on va rentrer, je m’achèterai une Vespa. J’en prendrai une rouge. Fini le vélo de Nono.

Il riait. Je lui pris les épaules, et je poursuivais :

- Et puis avec ma Vespa j’irai en ville, et je me trouverais une femme, avec des yeux verts, et un sourire étincelant comme la neige au soleil.

Le lendemain matin, en montant sur le chantier, il me dit :

- Je suis vraiment impatient de rentrer. J’en dors plus la nuit.

- Plus que 12 jours, et c’est les vacances. Tiens bon. On va rentrer et on va revoir tout le monde. Imagine tout ce qu’on aura à leur raconter. Toutes ces montagnes, ils ne nous croiront jamais. 

- Luigi, j’ai pris une grande décision, me répondit-il avec sérieux.

- Ne me dis pas que tu ne vas pas revenir, demandais-je tout à coup inquiet.

Je n’aurais pas voulu me retrouver seul. C’était vraiment trop dur, il me fallait un ami, un bout de pays.

- Non, ne te fais pas de souci. Je vais revenir ici, avec toi. On restera ensemble. Toujours. Je vais gagner de quoi nous construire une belle maison, à Maria et à moi. Je vais demander à son père de l’épouser.

Il rayonnait, c’était comme s’il avait été libéré d’un poids. Je l’ai pris dans mes bras, et en riant comme des gamins, on s’est tapé les têtes, faisant tinter nos casques, front contre front cinq fois. C’était notre petit rituel.

C’était fin mai 1957. Le soleil brillait avec force et l’air était de cette clarté qu’on ne trouve qu’en haute montagne. C’était beau.

Je pense que paradoxalement ce fut la pire journée de ma vie. La plus importante aussi. Mais j’ai dû travailler jusqu’au bout, il ne fallait pas qu’il y ait d’arrêt dans le coulage du béton, sinon, il risquait de mal prendre, et sur une construction de cette taille, ça aurait été beaucoup trop dangereux. Alors à partir du moment où l’on commençait à couler une section, on ne s’arrêtait plus, quoi qu’il arrive. Quand la sirène m’a libéré ce soir là, je me suis senti totalement vidé. J’ai marché comme un automate jusqu’au Ritz, mon casque à la main, le goût de la poussière dans la bouche. Les gars sont passés dans le camion qui les ramenait en bas. Je n’ai pas voulu monter. J’avais besoin d’être seul. Je savais à ce moment là, que je ne rentrerai plus...

Arrivé devant le Ritz, je suis directement allé au réfectoire Je me suis assis dans la cabine téléphonique du fond. J’ai appelé au village, chez les Perlotta. C’était une des seules familles qui avait le téléphone. Je leur ai demandé d’aller chercher la fille Bastini. Dix interminables minutes plus tard, j’ai rappelé, et la vieille Perlotta que j’imaginais recroquevillée sur sa chaise dans sa robe noire, m’a passé Maria.

- Ciao Maria, c’est Luigi... Il a trébuché. Tu sais, j’ai vraiment essayé de le retenir. J’ai frôlé sa main, mais mes doigts ont glissé. Il est tombé dans le béton qu’on était en train de couler… Oh Madone… Maria ?... Marco ne reviendra pas…

J’ai raccroché. Les yeux pleins de larmes, j’ai regardé ces montagnes magnifiques que depuis j’ai malgré tout appris à aimer.

Maintenant, le pays, c’est ici.

« Nouvelle mauvaise » alpine, par Arpenteur, chef de chantier depuis 1971

(c)photo arpenteur2006

Publié dans Nouvelles mauvaises

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MarcelD 06/12/2006 14:45

C'est très bien écrit, oui peut-être que la fin est révisible, mais moi j'imaginais d'autres choses, alors on se laisse embarquer par la narration. C'est très beau.
Je ne sais pas qui vous êtes, je vous imaginais plus jeune à la lecture d'autres post. 1957...
Je vais continuer la lecture au fil du temps.

Arpenteur 06/12/2006 16:19

je ne suis pas de 1957...  c'est une date prise au hasard, dans l'histoire de la construction de ce barrage...Suis de 1971... comme c'est dit à chaque post... ;-)Merci pour vos visites et vos compliments des plus agréables

Badibuh 28/10/2006 21:56

Très beau. Ca m'a pris aux tripes sur la fin.
(faudra m'expliquer d'ailleurs comment parler ainsi à mon intestin)(parce que j'ai deux, trois trucs à lui dire)

STV. 26/10/2006 11:19

Marco, t'as pas osé l'appeler Mario, hein ?  ;)Texte très prévisible, mais bien rédigé.:)

Ada 26/10/2006 09:45

Merci

M. 26/10/2006 09:42

Vraiment beau a lire même si tu viens de me pourrir la journée.